Un salon bourgeois reconstitué

Clairières dans le Ciel - Esch-sur-Alzette

Par Claude Jottrand | mar 06 Décembre 2022 | Imprimer

Décidément, les oreilles de Forum Opéra sont partout ! Ainsi ce vendredi soir trainaient-elles opportunément à Esch-sur-Alzette, petite localité du Luxembourg promue au titre de capitale européenne de la culture 2022. 

Un ensemble de concerts de musique de chambre, intitulé « Les salons de Hélène Buchholz » font ici revivre l’esprit d’un salon bourgeois du XIXe siècle, dans un bel hôtel de maître entièrement rénové et décoré pour la circonstance d’œuvres d’art puisées dans les musées locaux (scénographie très réussie du photographe Christian Aschman). Très dans l’air du temps, le programme de ce vendredi accueillait le ténor Cyrille Dubois accompagné de son fidèle partenaire Tristan Raës, pour un programme entièrement féminin (c’est une prouesse) consacré à la mélodie française. Emaillé de très nombreuses découvertes, de compositrices totalement inconnues et d’autres moins obscures mais cependant peu jouées, ce récital fort intéressant fit le bonheur d’un public choisi et très attentif. 

Toute la première partie de programme était consacrée au très beau cycle « Clairières dans le Ciel » de Lili Boulanger, aux harmonies complexes héritées du Fauré de la dernière période, donné avec beaucoup de délicatesse et d’engagement. Or il advint qu’à l’issue de cette première partie, une panne d’électricité plongea la salle dans un quasi obscurité, prolongeant l’entracte au-delà de ce qui était prévu. Aidés d’un petit éclairage de fortune, les musiciens reprirent courageusement leur prestation, dans l'humour et la détente, et ce n’est qu’une quarantaine de minutes plus tard, au moment où Cyrille Dubois chantait l’heure exquise, précisément sur ces mots là, que, miracle, la lumière réapparut !

Au rang des plus belles découvertes, signalons les œuvres délicieusement debussystes de Madeleine Lemariey (dont on ne sait à peu près rien…), celles plus conventionnelles de Rita Strohl ou de Hélène Buchholz (seule compositrice non française du programme et hommage au Grand Duché de Luxembourg) qui n’ont certes rien à envier aux meilleures pages de Reynaldo Hahn ou même du grand Fauré lui-même. Et quelle ambition dans la forme chez Augusta Holmès, dont les partitions regorgent de propositions, avec un caractère quasi orchestral dans l’accompagnement. Toute cette musique féminine du tournant du siècle paraît ici particulièrement riche et justifie tout à fait qu’on s’y plonge.

On aime ou on n’aime pas la voix de Cyrille Dubois, très présente, très timbrée, placée très haut dans le masque, juste derrière le nez. Elle présente un petit vibrato fort serré, avec des aigus éblouissants (un peu clinquants diront ses détracteurs) et de belles couleurs dans le médium. 

Au plan de l’interprétation, Dubois aborde la mélodie française, dont il s’est fait une spécialité, avec un maniérisme assumé, lié au répertoire, mais aussi un beau sens du texte. Le corps en perpétuelle tension, il ne cultive guère le naturel, privilégiant plutôt le côté suranné, salonnard, avec beaucoup d’humour et une pointe de provocation (ou est-ce involontaire ?).

Très chaleureux et enveloppant, mais pas toujours très détaillé dans la réalisation, le pianiste Tristan Raës lui apporte un soutien fidèle et efficace.

Quatre bis complétèrent généreusement le programme, avec une plus grande détente cette fois, principalement puisés chez Fauré dont les deux comparses viennent d’enregistrer l’intégrale des mélodies (voir l’article de notre confrère Yvan Beuvard).

 

 

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