Le Philharmonique de Radio-France, en pleine résilience !

Concert Beethoven, Mendelssohn, Brahms - Paris (Radio France)

Par Clément Taillia | mer 21 Octobre 2020 | Imprimer

Impitoyable vie d’artistes, en cette fin d’année 2020 : quand ils ne se demandent pas s’ils pourront vraiment se produire, ils doivent se tenir prêts à adapter, parfois en toute dernière minute, le programme des représentations finalement maintenues. C’est Radio-France qui en a fait l’expérience déroutante, ces derniers jours : un Requiem Allemand de Brahms était prévu, avec l’Orchestre Philharmonique de Radio-France sous la direction de David Zinman. Indisponible, le chef d’orchestre a été luxueusement remplacé par John Eliot Gardiner. Les mésaventures auraient pu s’arrêter là, mais il se trouve que plusieurs cas de Covid ont été détectés au sein du chœur de Radio-France. Renoncer aux choristes, c’est renoncer au Requiem : dans la journée de vendredi, il a fallu trouver de nouvelles œuvres qui laissent leur place aux solistes, soient envisageables pour l’orchestre, se tiennent dans des bornes historiques et esthétiques cohérentes avec le programme initial – et puissent se répéter en une journée.

On attendait ainsi Camilla Tilling dans la douce consolation de « Ihr habt nun Traurigkeit » ; on lui sait gré de se plier sans rompre aux ruptures et aux écarts furieux d’ « Ah perfido ! », œuvre de jeunesse d’un Beethoven qui n’a pas encore transcendé tout ce qu’il doit à Glück, Haydn et Mozart, mais affirme déjà une identité artistique certaine, où se distinguent goût du dramatisme exacerbé et préférence pour les écritures vocales éprouvantes. Ni format pré-wagnérien, ni spécialiste du baroque rompue aux vocalises, Camilla Tilling avance ici en mozartienne, attentive aux soudaines accalmies qui parcourent l’air, de sa plainte centrale jusqu’aux dernières tentatives de faire revenir l’amoureux inconstant, et qui sonnent, sous la fraîcheur de son timbre, moins désespérées que séductrices. Ce faisant, elle est au diapason d’un orchestre éruptif quand il le faut, mais qui sait surtout installer des silences et faire sourdre, au gré des dialogues entre la flûte et les clarinettes, toute la mélancolie du dépit amoureux.

Un dépit que l’on retrouve sous une forme plus mystique, dans « Es ist genug », air que sa relative brièveté (pas plus de cinq minutes) n’empêche pas de constituer l'acmé d’Elias, oratorio composé initialement en langue anglaise pour le festival de Birmingham par un Mendelssohn au sommet de ses capacités mélodiques et expressives. Cette lamentation du prophète Elie, sublimement secondée par les violoncelles, bénéficie de la sobriété expressive de Tareq Nazmi, qui n’a certes pas besoin d’en rajouter dans les éructations accablées pour faire exister son personnage : la jeunesse du timbre, l’accroche plutôt haute de la voix, la netteté de la diction, imposent naturellement un chant qui a de l’allure et de la noblesse – un chant qui peut, là encore, compter sur un accompagnement de rêve, la succession d’atmosphères et de nuances tombant sans un pli sur l’ample respiration orchestrale qui anime l’air de sa première mesure à sa conclusion.

La respiration orchestrale : c’est ce que John Eliot Gardiner saisit comme peu, et c’est ce qui fait le prix de sa 3ème Symphonie de Brahms. Dès l’amorce de l’Allegro con brio avec ses impressionnants appels des cuivres qui ouvrent la voie aux tutti de l’orchestre, on entend un verbe, une déclamation, un phrasé, en un mot : un chant. Cette force incantatoire, qui va sans faiblir donner du relief, du nerf et des aspérités aux quatre mouvements de l’œuvre, ne peut exister sans une maîtrise souveraine de l’orchestre et des moindres détails de la partition : la science du legato et du rubato est bien là, qui donne à l’Andante un élan irrésistible, permet, dans le Poco allegretto, d’audacieux changements de rythme, et enflamme l’Allegro final, mené à un train d’enfer sans que le retour au calme, dans les toutes dernières mesures, paraisse ni incongru ni artificiel. Les solistes (cor, flûte, clarinettes, hautbois) sont dûment acclamées, mais c’est tout l’orchestre qui sort vainqueur de cette soirée, car on devine qu'adhérer avec un minimum de répétitions à une lecture si personnelle n'allait pas de soi. La résilience dont parlait Christophe Rizoud dans son dernier édito n’est décidément pas étrangère aux musiciens !   

 

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