Baptême rossinien en sa Mecque

Concert Karine Deshayes, Piazza del Popolo - Pesaro

Par Maurice Salles | lun 24 Août 2020 | Imprimer

Quand on a chanté à Salzbourg et à New York, éprouve-t-on un frisson particulier en venant chanter à Pesaro ? On peut le supposer, quand, comme Karine Deshayes, après avoir acquis ailleurs ses galons de rossinienne, on est invitée à se produire dans la Mecque dont Rossini est le prophète. Ce devait être un début éclatant dans le rôle-titre d'Elisabetta regina d'Inghilterra, premier de la guirlande que le compositeur tressa pour Isabella Colbran. Mais l'imprévu s'est produit et le programme 2020 du ROF a été renvoyé à l'an prochain. En attendant, en guise d'avant-première, un concert pour donner un avant-goût au public et lui faire découvrir cette Française qui n'a jamais chanté à Pesaro et que l'Italie n'avait pas applaudie depuis 1998 (dans Carillon d'Aldo Clementi au Piccolo Teatro di Milano). Elle est d'ailleurs seulement la sixième en quarante ans, après Martine Dupuy, Magali Damonte, Marie-Ange Todorovitch Annick Massis et Manon Strauss-Evrard trois mezzos et deux sopranos. Voici donc Karine Deshayes, initialement mezzo, de plus en plus soprano, qui s'est installée dans cette voix hybride caractéristique des rôles dits Colbran.

Concert donc où Bellini et Donizetti suivent Rossini, qui se taille la part du lion, et précèdent Gounod. En fait, deux seulement des rôles qu'elle a choisis ont été écrits pour la Colbran : celui d'Elena de La donna del lago et celui d'Armida dans l'opéra du même nom. La Rosina du Barbiere di Siviglia et Cenerentola sont de vrais rôles de mezzosoprano et, si à plusieurs reprises des graves profonds seront émis sans que l'on sente le passage, le timbre et la tessiture nous semblent  clairement d'un soprano. C'est pourquoi dans l'air de Romeo des Capuletti e Montecchi  la clarté de la couleur laissera pour nous quelque chose à désirer malgré la justesse admirable de l'intensité expressive.


Karine Deshayes © Amati-Bacciardi

Est-ce la raison pour laquelle la cavatine de Rosina nous donne l'impression d'entendre une chanteuse moins en train d'interpréter que d'exhiber le catalogue impressionnant de ses possibilités vocales et de sa virtuosité ? Au risque de rabâcher, le comble du beau chant rossinien, c'est de donner l'illusion que c'est facile, mieux, que c'est naturel. D'expérience nous savons que Karine Deshayes peut atteindre à ces hauteurs. Mais elle nous semble si préoccupée de ne rien négliger dans les pièces, et d'abord dans cette cavatine, que la recherche dans l'élocution et les modulations de l'intensité du son engendre une impression de maniérisme à laquelle le système d'amplification imposé par les conditions de plein air n'est pas étranger.

Ainsi tous les airs rossiniens la verront, nous a-t-il semblé, sur ses gardes, quand nous l'y avons connue tout aussi virtuose mais plus convaincante. Le changement sera net avec Bellini et Donizetti, où le souci de perfection technique sera toujours présent mais où l'interprétation sera moins tendue. Cette liberté augmentera encore avec « O ma lyre immortelle », chant d'adieu de Sapho dans l'opéra de Gounod et surtout avec la cavatine de Balkis « Plus grand en son obscurité » où la reine de Saba, vaincue par l'émotion, libère l'exaltation qu'elle éprouve depuis sa rencontre avec l'architecte Adoniram. Enfin la voix devient sans contrainte l'ample draperie soyeuse où palpitent les sentiments. Le bis réclamé avec insistance viendra, ravivant d'autant le regret que cette liberté n'ait pas présidé à tout le concert : peut-on chanter « Les filles de Cadix » avec plus de brillant, de charme et d'esprit ? Espérons que ce tour de piste aura permis à Karine Deshayes de tâter le terrain et de se rassurer. La chaleur du public du concert annonce le meilleur !

Pour être complet, disons que la prestation de L'Orchestre Philharmonisque Gioachino Rossini n'a pas fait rêver, malgré la vigilance de Nikolas Nägele. Dans l'ouverture d'Armida, en particulier, la lenteur de certains tempi semblait plus destinée à éviter un accident de pupitre qu'à observer une prescription de la partition. Mais l'essentiel était le chant, et même avec les réserves émises il n'en restait pas moins de haute école.

 

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