Brahms troubadour

Die schöne Magelone - Bruxelles (La Monnaie)

Par Claude Jottrand | ven 16 Septembre 2022 | Imprimer

C’est un spectacle d’une conception fort élaborée que la Monnaie présentait pour la première soirée de son cycle annuel de récitals en cette rentrée de septembre.

Le premier cycle de mélodies, composé par Brahms entre 1861 et 1869,  tire ses textes d’un roman de Tieck, lui-même inspiré d’une tradition orale languedocienne remontant au XIIe siècle, et raconte les amours contrariées de Pierre, fils du comte de Provence et de la belle Maguelone, fille du roi de Naples. Composée en plusieurs salves et publiée initialement en cinq cahiers de trois Lieder chacun, l’œuvre conçue par Brahms n’avait pas réellement l’aspect d’un cycle, comme on peut l’entendre chez Schubert ou Schumann, malgré une grande cohérence stylistique. Comme autant d’images figées, d’états d’âme des différents protagonistes, les 15 Lieder du cycle pris isolément ne permettent pas de constituer un récit suivi. Dès lors, pour assurer une meilleure lecture de l’œuvre, de nombreux interprètes s’attachent aujourd’hui à entrecouper le cycle de textes parlés, résumant les éléments manquants, de manière à constituer une fresque complète, une narration suivie au caractère de mélodrame. Cela permet en outre de donner plus d’ampleur au cycle de Brahms, et de porter sa durée d’interprétation à près d’une heure vingt, soit un spectacle complet et équilibré, sans nécessité d’une problématique seconde partie.

Le cycle fait intervenir quatre personnages : un troubadour qui introduit le roman, les deux héros Pierre et Maguelone, mais aussi une mystérieuse Souleima qui s’éprend de Pierre lors de sa captivité en Orient. Stéphane Degout et Marielou Jacquard se partagent les rôles, apportant une heureuse diversité de ton et augmentant par là le réalisme du récit. L’idée paraît donc excellente.

Les textes, inspirés du roman de Tieck et rédigés dans un délicieux français sauce troubadour, sont dûs à la plume d’Elisabeth Germser, l’épouse de Roger Germser qui endosse ici le costume du narrateur ; tous deux font partie de longue date du cercle rapproché du chanteur, ce qui donne à ce spectacle le caractère attachant d’une réalisation quasi familiale.

Intéressante conception donc, et réalisation de très grande qualité, portée bien entendu par Stéphane Degout qui apporte à l’édifice toute la qualité d’interprétation qu’on lui connaît : une voix qui s’assombrit un peu avec le temps et dont le timbre très riche ne cesse d’envoûter, une qualité de diction inégalée, une étonnante diversité de couleurs, une magnifique intensité expressive et un sens dramatique qui trouve précisément dans la musique de Brahms de splendides opportunités d’épanouissement. Avec une belle générosité, le baryton nous offre quelques moments de grande émotion d’une qualité exceptionnelle, comme par exemple dans la troisième mélodie du cycle (Sind es Schmerzen, sind es Freunden) qui décrit l’éveil de la passion de Pierre, ou dans la  sixième (Wie soll ich die Freude) où il utilise la répétition de la dernière strophe pour construire une progression dramatique étonnante et particulièrement efficace. On notera aussi l’infinie tendresse avec laquelle il entame le neuvième Lied (Ruhe, Sußliebchen, im Schatten), ou les demi-teintes subtiles et la très belle intériorité dans le douzième (Muß es eine Trennung geben), sorte de chant du désespoir où les couleurs cuivrées de la voix font merveille.

La tâche est un peu rude, pour la jeune mezzo-soprano Mairelou Jacquard, de faire le poids vis à vis d’un partenaire de ce calibre. La voix est agréable, pleine de caractère dans le registre grave, et l’artiste, très soigneusement préparée, se montre fine musicienne en bien des occasions. Mais ni son engagement dramatique ni son impact vocal ne sont comparables à ceux du baryton, ce qui introduit un certain déséquilibre dans le déroulement du spectacle. Le pianiste Alain Planès accompagne le tout avec beaucoup de facilités, beaucoup de présence mais pas toujours autant de soin qu’il y faudrait, comme s’il craignait de trop s’engager émotionnellement et voulait rester un peu extérieur au déroulement du drame. 

De façon  assez originale, la dernière mélodie du cycle est interprétée par les deux chanteurs alternant leurs interventions. Fort applaudis, ils donneront en bis Die Nonne und der Ritter (La nonne et le chevalier) op.28 n°1, après que le narrateur aura livré l’épilogue du récit, en forme de happy end.

 

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