Plongée en absurdie

Die Walküre - Berlin (Deutsche Oper)

Par Thierry Verger | dim 31 Octobre 2021 | Imprimer

Déception à l’issue de cette Walküre très attendue au Deutsche Oper. Très attendue comme toute cette nouvelle production du Ring. Il faut dire que la dernière datait de 32 ans, il s’agissait de la version de Götz Friedrich qui, à Berlin, est restée dans les mémoires. On ignore si celle-ci aura le succès de la précédente, on en doute, à dire vrai, tant la ligne directrice esquissée par le régisseur Stefan Herheim vous donne le mal de crâne si vous essayez de la trouver, puis de la suivre et surtout de ne pas la perdre. On essaie de comprendre le propos, on pense le saisir et voilà qu’il nous échappe tant Herheim semble trouver un malin plaisir à dérouter le spectateur par l’intrusion d’éléments qu’on qualifiera d’incohérents pour ne pas être plus désobligeant. Alors que le fil de la narration se déroule et qu’on commence à trouver un sens à la vision proposée, Herheim nous plonge brutalement en absurdie, joue la désacralisation systématique, comme si lui-même ne pouvait prendre au sérieux le propos qu’il livre à notre sagacité et à nos yeux. Alors que Sigmund s’apprête à enlacer doucement Sieglinde, le voilà, agité soudainement de furie lubrique, qui baisse son pantalon et se jette sur elle. Au début du II, quel sens trouver à l’apparition de Wotan en caleçon par le trou du souffleur ? Pourquoi les réfugiés, jusque-là figures paisibles, se ruent-ils soudainement sur les huit Walkyries pour les violer avant, quelques minutes à peine plus tard, de revêtir leurs casques et se poser en protecteurs ? Etait-il nécessaire de faire apparaître Richard Wagner en sage-femme venu accoucher Sieglinde, elle-même enfermée dans un piano à queue, à la fin du III ? Voilà quelques questions parmi d’autres qui resteront posées à la fin du spectacle ; rien dans les notes d’intention qui pourraient nous aider à transpercer l’hermétisme du message du metteur en scène. Il y a certes les deux seuls éléments de décors qui pourraient faire sens : les valises et le piano ! Pour tous décors, un amoncellement de valises, des montagnes de valises (dont un ensemble s’envolera à l’évocation du Walhalla par Brünnhilde ! ). Chaque personnage, sans exception, arrivera sur scène avec sa valise. La demeure de Hunding est construite de valises en guise de briques (on se croirait dans l’ambiance du Moon Palace de Paul Auster) et des réfugiés arrivent par vague, tous porteurs de valises (il n’est pas sûr qu’aujourd’hui les réfugiés soient porteurs de valises, le fil est tout de même un peu gros ! ) ; le livret du spectacle est également parsemé de clichés de personnes en transit plus ou moins volontaires (en 1961 à Berlin on ne sortait pas de chez soi avec une valise de gaieté de cœur…). On n’en saura malheureusement pas plus sur la finalité de ces accessoires.


© Bernd Uhlig

L’autre élément central du décor est le piano à queue de concert, présent pendant les trois actes. Piano muet mais sur lequel chacun mimera de temps en temps la partition de Die Walküre. Il figure aussi au premier acte l’arbre dans lequel est fichée l’épée Notung, il s’élèvera en l’air pour permettre à Wotan de haranguer sa fille Brünnhilde au début du II. Enfin, c'est dans ses entrailles que cette dernière reposera, en attendant d’être réveillée. Une mise en scène donc bien énigmatique manquant considérablement d’un souffle qui aurait transcendé les trois actes ; tout se passe comme si Stefan Herheim s’était interdit de mener jusqu’au bout une idée de départ en lien avec le voyage, le parcours sur terre réservé à tout un chacun qui est certainement à l’origine de la proposition.

L’autre déception concerne l’orchestre du Deutsche Oper. Nous avons eu l’occasion d’entendre ici même Sir Donald Runnicles bien mieux inspiré. Voilà l’orchestre emprunté, incapable de trouver une cohérence et comme tiré à hue et à dia ; il faut dire que l’orientation choisie par le chef, éminemment respectable, est de resserrer la masse sonore pour permettre aux chanteurs de passer la fosse, tous n’en étant pas capables. Il a donc manqué cette pâte compacte de l’orchestre wagnérien que l’on est en droit d’attendre.


© Bernd Uhlig

La distribution vocale est la satisfaction de la soirée. Quel plaisir de retrouver Nina Stemme en Brünnhilde ! Le début du II est un peu fébrile, mais très vite la voix gagne en densité, la puissance revient aussi, et l’endurance est tout à fait remarquable. Elisabeth Teige en Sieglinde finit en beauté une partition qu’elle avait débutée avec moins d’assurance (la diction n'est pas toujours parfaite non plus). Le médium est magnifique mais les aigus légèrement détimbrés dans les forte avaient laissé craindre que la soirée pourrait être longue. Superbe apparition de la Fricka de Annika Schlicht ; timbre sombre à souhait, agilité dans les aigus. Nos huit Walkyries ont eu fort à faire dans leur « Hojotoho », assaillies qu’elles étaient par des migrants devenus soudain de sauvages prédateurs (ici, en Allemagne, une figure de style que nous avons trouvée d’un goût fort discutable).

Chez les hommes, le Sigmund de Brandon Jovanovich a retrouvé au II le brio qui lui manqua au I. Le souffle était revenu et le bronze de la voix faisait à nouveau merveille. Tobias Kehrer est un Hunding brutal et méfiant à souhait. Déception pour le Wotan de Iain Paterson qui remplace John Lundgren. Le timbre est seyant, l’abattage méritant mais il manque la force et la puissance que nécessite le rôle.

 

 

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