Drame princier, représentation royale

Don Carlos - Lyon

Par Fabrice Malkani | sam 17 Mars 2018 | Imprimer

Don Carlos constitue incontestablement le clou du festival Verdi de l’Opéra de Lyon. Le soin apporté à la préparation musicale, au choix des chanteurs et du metteur en scène témoigne d’une volonté forte de rendre hommage à ce chef-d’œuvre, qui plus est dans sa version première, en cinq actes et en français. Christophe Honoré, qui avait déjà mis en scène à l’Opéra de Lyon Dialogues des Carmélites en 2013 et Pelléas et Mélisande en 2015, dit avoir voulu rendre hommage à la qualité dramaturgique d’un livret écrit d’après une pièce de Friedrich Schiller. Le pari semble réussi dans la mesure où il rejoint, dans sa volonté de présenter non seulement un drame intimiste mais aussi le souffle de l’histoire, la double composante que Schiller exprimait dans sa caractérisation de la pièce comme « tableau de famille dans une maison princière » (Familiengemälde in einem fürstlichen Hause), à la fois drame familial et drame d’idées.

Renonçant à transposer sur la scène lyrique certaines techniques et les modes opératoires du cinéma (ce qu’il avait fait notamment pour Pelléas), Christophe Honoré joue à fond la carte de la scène et du théâtre lyrique, avec ses tentures, rideaux, cloisons, trappes et escaliers. Le travail sur la lumière (Dominique Bruguière), sur le noir et le brun, sur les couleurs aussi (décors de Alban Ho Van, costumes de Pascaline Chavanne), est remarquable, dans la plénitude des moyens (comme la spectaculaire scène de l’autodafé, présentant les personnages sur un édifice à trois niveaux et les suppliciés hissés comme des caryatides sur une palette dont sera suggéré l’embrasement final par une plateforme enflammée descendue des cintres, ou encore les immenses tentures démultipliant les coulisses de la fête nocturne) autant que dans la sobriété du premier tableau, aussi noir que la prison de Don Carlos, ou celle du cinquième acte, avec la présence imposante d’immenses toiles peintes du Crucifié et de la Vierge Marie. La dimension surnaturelle de l’apparition du spectre de Charles-Quint a ici toute sa place, aussi bien que la trappe figurant le tombeau dans lequel Don Carlos à la fin disparaît.


Giuseppe Verdi, Don Carlos, Lyon 2018 © Jean-Louis Fernandez

Dès l’Introduction, on est saisi par la théâtralité du groupe de bûcherons et de leurs femmes dont le chœur, rappelant la Giovanna d’Arco composée vingt ans plus tôt par Verdi à partir d’une autre pièce de Schiller, installe l’opéra dans l’histoire des peuples. Tout est fait scéniquement pour suggérer un tel rapprochement, dans ce chant collectif superbement servi par les Chœurs de l’Opéra de Lyon. Déjà la voix envoûtante de Sally Matthews se détache, qui prête à Élisabeth une émission puissante dont le vibrato prononcé traduit l’émotion qui la saisit dans le duo avec Don Carlos. Sa diction ne permet hélas pas de comprendre l’intégralité des paroles du texte français, mais tout au long de l’opéra, l’expressivité alliée à la présence scénique font d’elle une interprète convaincante, d’une grâce et d’une dignité proprement schillériennes, que ce soit dans ses adieux à la dame d’honneur (« Ô ma chère compagne »), tout de tendresse et de délicatesse ou dans le duo final (« Au revoir dans un monde où la vie est meilleure ») tandis que l’acte V commence par une interprétation profondément émouvante de l’air « Toi qui sus le néant des grandeurs de ce monde ».

C’est Sergey Romanovsky, davantage connu dans le répertoire rossinien (il a été à Lyon un Antenore remarqué dans Zelmira en 2015) et donizettien, qui incarne un Don Carlos subtil et touchant, dont les quelques difficultés initiales dans le haut-médium s’estompent rapidement, passant pour un signe de l’émotion du personnage lorsqu’il déclare sa flamme à son éphémère fiancée. D’une absolue fermeté dans l’affrontement avec Philippe, le chant sait aussi révéler les failles et les fêlures du personnage. Si la voix paraît ici moins puissante, elle est d’une souplesse et d’une clarté qui s’allient parfaitement au bronze patiné de Stéphane Degout, magistral marquis de Posa, dont l’élégance vocale n’a d’égale que la précision de sa diction et la justesse de son phrasé, qualités que rehausse un talent d’acteur consommé. Depuis le duo « Dieu, tu semas dans nos âmes » jusqu’au dernier dialogue précédant sa mort dans la prison de Carlos, la palette des inflexions se déploie, avec un sens aigu de l'art dramatique dans la grande scène avec Philippe II. Michele Pertusi est un monarque impressionnant, dont la basse profonde passe avec aisance de l’inflexible autorité au doute puis à la soumission à la volonté d’un Inquisiteur qui apparaît plus que jamais comme son double. Parfait dans la scène avec Posa, il excelle dans le duo avec Roberto Scandiuzzi qui, après avoir lui-même interprété plusieurs fois Philippe II, est ici un Grand Inquisiteur d'une parfaite noirceur vocale.

Le choix d’Ève-Maud Hubeaux pour la Princesse Éboli est excellent : clouée sur un fauteuil roulant – allusion sans doute à la disgrâce physique (mais pourquoi elle et pas Carlos ?) du modèle historique, qui était en fait borgne -, elle rayonne d’une énergie peu commune, alliant une prononciation parfaite à une projection idéale. La Chanson du voile, tout en constituant un sommet de virtuosité vocale, en devient presque effrayante, et l’air de l’acte IV, « Ô don fatal » tétanise l’auditoire. Ce superbe casting est complété pour les autres rôles par des interprètes de talent, notamment Patrick Bolleire en Moine et Jeanne Mendoche en Thibault.

Pour donner quasi intégralement la version prévue initialement par Verdi, avant les coupes rendues nécessaires lors de la création, se posait évidemment la question du ballet, dont une partie seulement été conservée. On se prend à penser qu’il aurait aussi bien pu être complètement omis. Peu compréhensible au sein d’une intrigue que la scénographie rendait par ailleurs parfaitement lisible, la chorégraphie de Ashley Wright propose une sorte de ballet d’ensemble grotesque, semi-dénudé, au cœur duquel quatre danseurs se livrent à des luttes et contorsions sous les éclaboussements d’une chute d’eau. Sans doute est-ce là le seul point faible d’un spectacle par ailleurs intelligemment conçu.

Car, alors que la veille, pour Macbeth, l’orchestre laissait une impression mitigée, voilà que dans Don Carlos chaque note semble avoir été étudiée, pesée, pensée. La direction de Daniele Rustioni, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Lyon, déploie des trésors de finesse, de subtilité, de poésie dans la recherche des couleurs, des nuances, des contrastes, créant des effets d’étrangeté, de mystère et de mélancolie, de rêverie rendant justice à l’originalité de la composition de Verdi en son temps. Incontestablement, pour ce festival 2018, l’Opéra de Lyon a tout misé sur ce Don Carlos, et c’est une réussite.

 

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