Production en péril !

Doña Francisquita - Toulouse

Par Maurice Salles | ven 26 Décembre 2014 | Imprimer

Quelle bonne idée a eue Frédéric Chambert de reprogrammer pour les fêtes ce titre d’abord donné au Capitole en  juin 2007 ! Zarzuela qui ne dit pas son nom, cette Doña Francisquita avait conquis le public, car le plaisir de la découverte s’accompagnait de celui d’un spectacle particulièrement soigné. Réalisé dans le cadre d’une coproduction entre le Capitole, le Teatro Colon de Buenos Aires et le Teatro de la Zarzuela de Madrid, il a pour artisans des partenaires privilégiés de Nicolas Joel . Aux décors  Ezio Frigerio reconstitue à peu près à l’identique une place madrilène et un panorama de la ville si fidèle qu’il  provoqua  à Madrid l’émerveillement.  Dans ces lieux si évocateurs Franca Squarciapino habille le menu peuple, les flâneurs, les passants, selon leur statut social et les solistes selon leur personnalité, mais tous avec élégance, ne libérant sa fantaisie que pour les déguisements des masques de Carnaval, qui évoquent clairement Goya et sans doute d’autres artistes espagnols.  Evidemment décorateur et costumière ont travaillé en étroite collaboration avec Emilio Sagi, auteur de la mise en scène et grand spécialiste de la zarzuela, dont il dirigea le Théâtre du même nom à Madrid. En 2007 nous écrivions : « il expose un condensé de traditions et de culture espagnole susceptible de séduire les profanes et de satisfaire les initiés ». C’est  toujours vrai, car la Madrid qu’il nous montre – celle de la fin du XIXe siècle – relève autant de l’imaginaire artistique que de la réalité. Seul reproche que nous lui ferions, la concession à la facilité qui entraîne la disparition du fandango du dernier acte au profit d’un flamenco probablement plus parlant au public mais fort peu madrilène. Pour charmantes que soient les danseuses, le danseur s’est empâté et son zapateado finit par oblitérer le rythme particulier du fandango, auquel  Martin y Soler et Mozart, pour ne citer qu’eux, avaient donné ses lettres de noblesse.


© Patrice Nin

Or, à n’en pas douter, Amedeo Vives a de grandes ambitions pour cette œuvre, et d’abord celle de la situer à un très haut niveau musical. Il suffit pour en convenir d’écouter avec attention la complexité de l’orchestration, extrêmement variée et  recherchée, toujours soucieuse d’épouser au plus près situations et sentiments et capable de tenir réunis les nombreux fils de la composition, comme le démontre l’éblouissante première scène. Les rapides allusions à Johann Strauss, Puccini ou même Berlioz (selon la thèse de musicologie d’Isabelle Porto San Martin) témoignent de l’étendue d’une culture musicale qui réussit le tour de force d’intégrer à l’œuvre des thèmes populaires sans qu’elle tourne au folklore tandis qu’elle en acquiert une saveur directement perceptible. Catalan comme Vives, Josep Caballé Domenech dirige avec une énergie inflexible et porte une attention de tous les instants aux nuances de la partition, qui sont essentielles à sa séduction. Les musiciens lui répondent avec souplesse et  la même vivacité. La prestation des chœurs, dont bon nombre de rôles secondaires sont issus, n’appelle que des compliments. C’est aussi le cas des solistes. On pourrait rester éveillé à écouter le Sereno à la voix fraîche de Pablo Garcia Lopez. Le rôle d’Irène est ici trop effacé pour permettre à Marga Cloquell de s’y rendre inoubliable. En revanche Cesar San Martin a la présence, vocale et  physique du macho auquel Aurora est sensible. Leonardo Estévez, lui, a la prestance impeccable – peut-être trop, car on pourrait l’imaginer en miroir de la bouffe Francisca – d'un élégant homme mûr et les ressources vocales pour tonner en père courroucé. Pilar Vazquez campe justement une doña Francesca que ses rondeurs, vocales et physiques, rendent sympathique et qu’elle sait rendre drôle quand il s’agit d’exprimer aspirations secrètes, déconvenue ou frustration. Véritable révélation pour nous, Jesus Alvarez habite le difficile rôle de Cardona avec une verve vocale et scénique qui devrait valoir à ce ténor de futurs grands succès. Est-ce de cet abattage que pâtit un peu Joel Prieto dans le premier acte ? Certes Fernando, longtemps obnubilé par Aurora, ne sera vraiment présent que lorsqu’il renoncera à rêver pour regarder autour de lui et en particulier la  jeune fille énamourée que Cardona lui désigne… Quoi qu’il en soit le chanteur se libère au deuxième acte et sans faire oublier Ismael Jordi tire fort bien son épingle du jeu. Clara Mouriz a le charme communicatif de son personnage de sirène, et elle le joue, voire le danse, avec une désinvolture scénique au moins aussi agréable qu’elle le chante. Seul menu regret, une projection qui manque un peu d’éclat. Sa rivale, l’ingénue apparemment désarmée, trouve en Elisandra Melian une interprète quasiment idéale. D’un physique menu qui en fait une poupée à protéger elle se coule dans ce personnage de stratège en jupon avec gourmandise, et la souplesse et l’étendue de la voix font des mélodies de Vives de purs moments de beau chant. Rien d’étonnant donc qu’elle rafle la mise aux saluts, même si ses partenaires et le chef n’ont pas de motifs de se plaindre. La durée et la chaleur des rappels disent éloquemment la satisfaction du public. Qu’auraient-ils pensé, ces spectateurs heureux, si on leur avait dit que la production qui venait de les combler est appelée à disparaître et ses éléments matériels à être détruits ? A défaut de nouvelles perspectives de diffusion, faute de place, voilà leur avenir. Alors, aux mélomanes curieux d’une découverte, à ceux qui la connaissant regretteraient de ne l’avoir pas revue, aux hispanisants et aux autres, amoureux d’un théâtre qui unit grand spectacle, drôlerie et beau chant, courez à Toulouse avant qu’il soit trop tard ! Dernière le 31 décembre.

 

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