Le danseur de la Thrace

Orphée et Eurydice

Par Laurent Bury | mar 31 Décembre 2019 | Imprimer

Sans doute à cause de l’importance du ballet dans l’opéra français sous l’ancien régime, la version parisienne de l’Orphée de Gluck a plusieurs fois été confiée à des chorégraphes plutôt qu’à des hommes de théâtre. Au palais Garnier, Rolf Liebermann avait présenté en 1973-74 un spectacle cosigné par René Clair et George Balanchine, mais depuis 2005, c’est Orphée et Eurydice-Pina Bausch qui y a seul droit de cité, « opéra dansé » conçu en 1975 par la fondatrice du Tanztheater Wuppertal.

On ne s’étonnera donc pas d’apprendre que le Lyric Opera de Chicago a proposé à John Neumeier de monter l’œuvre de Gluck. Pour s’être largement déroulée outre-Rhin (Stuttgart, Francfort, Hambourg), la carrière de l’Américain n’a guère à partager avec les choix esthétiques de sa consœur teutonne, non seulement par son attachement au ballet narratif, mais par le type même des mouvements qu’il affectionne. On danse beaucoup dans cet Orphée, et quoi de plus normal, mais il faut bien reconnaître que ce style de chorégraphie peut aujourd’hui paraître extrêmement daté. Depuis les années 1960, le monde de la danse a connu tant de bouleversements que le spectacle réglé par John Neumeier a un petit côté vintage. La présence du ballet y est d’autant plus manifeste que le chantre de la Thrace devient ici un chorégraphe qui fait répéter ses danseurs pendant l’ouverture. Eurydice est une prima ballerina capricieuse ou simplement énervée qui quitte la salle en colère et se fait écraser par une voiture : c’est là que l’opéra commence. Evidemment, le réalisme de l’épave fumante sous laquelle roule le corps d’Eurydice ne saurait être longtemps de mise, et la défunte apparaît à Orphée endeuillé comme une fantomatique mariée, puis vient elle-même l’appeler à réagir, dérobant au passage quelques mots à l’Amour. Celui-ci est simplement un fidèle ami du chorégraphe, qui l’incite à ne pas succomber à la dépression malgré le décès de sa danseuse vedette. Après une longue errance de l’autre côté du miroir, dans des lieux abstraits, Orphée reprendra du poil de la bête et se remettra à chorégraphier, assistant même en spectateur avec son pote Amour aux ébats qu’il a réglés pour le long ballet final.

Scéniquement, tout cela n’est pas très passionnant. Musicalement, la battue métronomique et carrée de Harry Bicket n’est pas fascinante non plus, et donnerait raison aux détracteurs de Gluck, alors que sa musique touche au sublime lorsqu’elle est confiée à un chef inspiré. Au risque de nous répéter, nous reposons la question : Pourquoi personne n’a donc eu l’idée de filmer ou au moins d’enregistrer John Eliot Gardiner lorsqu’il a dirigé l’œuvre à Londres ? Le DVD réalisé de la production réalisée par John Fulljames avec le chorégraphe Hofesh Shechter nous prive hélas de cette superbe direction d’orchestre, et le chœur de la Scala s’y montre sous un jour peu favorable. C’est heureusement tout le contraire à Chicago, où le chœur du Lyric Opera est admirable de force comme de nuances, avec un français excellent, à cent lieues du gloubiboulga des Milanais.

Quant au trois solistes, Lauren Snouffer est un Amour charmant, et Andriana Chuchman une Eurydice exceptionnellement investie, plus active et décidée que ce n’est généralement le cas. Mais c’est surtout Dmitry Korchak qui retient l’attention. Rossinien comme Juan Diego Florez, il possède néanmoins un timbre plus proche de ce que l’on imagine dans ce répertoire, et sonne plus français là où son confrère péruvien, malgré la qualité de sa diction, sonnait plus italien dans son approche. L'articulation du français est parfaitement adéquate, et l'émission du son se révèle tout à fait stylée.

Autrement dit, et comme on l’a déjà trop souvent dit, voilà un DVD où il y a plus à écouter qu’à voir, sauf si vous êtes adepte de l’école de ballet John Cranko/John Neumeier.

 

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