Haendel au Paradis

Eternal Heaven/Haendel

Par Benoit Jacques | sam 19 Novembre 2022 | Imprimer

Inoxydable Haendel
Voilà près de trois siècles que la musique de Georg Friedrich Haendel résonne quasiment sans discontinuer. Son Messie lui a assuré une popularité qui a traversé les siècles, Zadok the Priest accompagne chaque royal couronnement depuis 1727 (rendez-vous le 3 juin 2023 pour la prochaine édition) et depuis 1992 tous les matchs de la Champion League. La révolution baroque a trouvé dans son œuvre une inépuisable source de redécouvertes, dont on n’a pas encore vu le terme. Son répertoire lyrique est toujours à l’affiche de l’une ou l’autre maison d’opéra : près d’une vingtaine d’opéras, oratorios ou récitals ont été recensés dans ces colonnes depuis le début de l’année. Une des principales raisons de cet engouement réside sans doute dans son activité commerciale de directeur d’opéra, quand il s’établit à Londres en 1712. Cette entreprise le contraint à comprendre ce qui plait au public, mais également à appâter les vedettes du chant sans lesquelles le succès ne viendra pas. Cette double nécessité de séduire explique largement son succès : aujourd’hui encore un très large public aime sa musique, qui touche directement au cœur et qui est chargée d’un indéniable pouvoir dramatique. Et les chanteurs l’adorent, car il a façonné, adapté, transposé, réécrit sa musique en fonction des interprètes qui allaient la défendre sur scène. Et il a écrit pour tous les types de voix, toutes les tessitures. Marie-Nicole Lemieux l’affirme : « chanter Haendel, c’est du miel pour la gorge ! ». 

Le nouveau CD de Lea Desandre avec Jupiter
Si Haendel a la cote auprès des producteurs de spectacle, il est aussi la coqueluche des maisons de disques ! Un rapide coup d’œil dans la base de données des CD/DVD recensés sur ForumOpera.com montre qu'il se classe deuxième parmi les compositeurs les plus enregistrés, ex-aequo avec Wagner, derrière l’intouchable Verdi. Après leur remarquable premier album chez Erato, Amazone, l’ensemble Jupiter de Thomas Dunford s’attaque donc à G.F. Haendel, avec Lea Desandre plus que jamais en figure de proue. L’immensité du répertoire haendélien donne le vertige, il a donc fallu effectuer un choix éditorial et dessiner une approche originale. D’une part le contre-ténor Iestyn Davies a été invité à participer à l’aventure, ouvrant ainsi le champ à de superbes duos et permettant une alternance entre les deux chanteurs, seuls ou à deux. D’autre part, ce sont les oratorios qui sont exploités ici – exception faite pour le duo d’entrée, qui provient de l’Ode pour l’anniversaire de la Reine Anne – et non les 46 opéras parmi lesquels est habituellement puisée la matière des récitals, d’Alcina à Giulio Cesare, de « Lascia ch’io pianga » à « Ombra mai fù ». Ces choix éclairés confèrent à l’album une unité stylistique forte, d’autant plus que tous les textes sont en anglais. L’ordonnance des pistes se révèle bien contrastée, alternant à la fois duos et solos, mais également tempi, atmosphères et affects. Seule une pièce instrumentale vient rompre un délicieux moment un programme purement vocal d’une exceptionnelle durée (86’), élaboré avec goût et science. Parmi la dizaine d’oratorios abordés, on trouve des titres bien connus comme Theodora (4 pistes) ou Semele (6 pistes) et d’autres nettement moins fréquentés : Susanna, Joseph and his Brethren…

Une formidable mezzo
Lea Desandre démontre une nouvelle fois qu’elle met entièrement son timbre superbe, son immense talent et sa virtuosité au service du texte qu’elle défend. Il faut l’entendre murmurer « whisper », illuminer le mot « joy » ou faire ressortir l’urgence dans l’injonction « Fly – Fuis » (Occasional Oratorio). Elle prend le grand air de fureur de Semele à un tempo d’enfer. « No, no I’ll take no less » clame-t-elle à la tête de son amant Jupiter. Les colorature rutilent d’aisance et de clarté, avec un léger rubato qui atteste de sa totale maitrise. Chaque reprise se distingue par une ornementation ou une coloration différente, l’accentuation d’un autre mot. Et quelle rage quand elle lance : « I’ll know WHAT you are » ! Elle peut aussi nous bouleverser, comme dans « As with rosy steps » (Theodora) tout en douceur dans une évocation délicieuse du lever du jour, qui s’écoule telle une brume matinale. Cette aria di paragone sied parfaitement à sa tessiture, en mettant en évidence les qualités de son registre grave et la suavité des couleurs dont elle orne le texte. 


© DR

Iestyn Davies, la classe britannique
Davies s’inscrit pleinement dans la lignée des grands contre-ténors que la Grande Bretagne a généreusement produits depuis Alfred Deller. Formé dans les chœurs de St. John’s à Cambridge, il est un des meilleurs purcelliens du moment et connaît son Haendel sur le bout des doigts, avec déjà deux enregistrements du Messie à son actif. Son timbre sublime et raffiné fait merveille, principalement dans l’octave supérieure. Son air de David, « O Lord, whose mercies numberless » (Saul) est un sommet de toute beauté, dans lequel il distille ses volutes sonores avec une nonchalance de grande classe. Ce n’est pas que les doubles croches le rebutent, mais elles ne sont pas toujours articulées avec la même clarté incisive que Lea Desandre, surtout dans le registre inférieur. Son air de Junon (Semele) « Hence Iris, hence away » est pris à un tempo bien enlevé et révèle une certaine inégalité au fil de la tessiture. Avec intelligence et une constante musicalité, Davies transcende ces différences de couleurs et réussit toujours à nous émouvoir.

Des duos de toute beauté
Lea Desandre aurait pu chercher une voix proche de la sienne pour aborder les nombreux duos qui jalonnent l’album, comme celle de Véronique Gens, par exemple, invitée dans son précédent enregistrement (Amazone). Le choix de Iestyn Davies, une référence dans ce répertoire, se montre pourtant aussi intelligent que réussi. D’entrée de jeu, les deux voix s’associent en parfaite harmonie. La 1ère plage, « Eternal source of light divine » surprendra ceux qui connaissent le morceau, car la voix de Desandre se substitue à la partie de trompette, et le mariage des timbres séduit d’emblée. Les autres duos ont été sélectionnés très subtilement : pas de grandes pièces de bravoure, mais des scènes assez brèves qui permettent aux acteurs d’exulter, d’exprimer leur amour ou partager leur détresse. C’est donc un répertoire très largement méconnu qui nous est offert, pour notre plus pur ravissement.


© DR

Jupiter de chambre
L’ensemble de Thomas Dunford brille une fois encore par l’excellence de chacun de ses pupitres. Mais en optant pour un seul musicien par partie – sauf pour le continuo – le résultat tranche avec nos habitudes et avec la discographie. Semele et Theodora comptant pour plus d’un tiers du présent album, la comparaison avec deux versions récentes illustrent bien les différentes approches : Alarcón et son Millenium Orchestra pour la première, Emelyanychev et Il Pomo d’Oro  pour la seconde, déploient l’un et l’autre de larges formations, en particulier pour les cordes. Au-delà du bien-fondé historique d’une conception chambriste de ces oratorios, le résultat s’affirme ici très convaincant, car il sublime les parties vocales, et cette divine musique reste fondamentalement centrée sur la voix. Les violons deviennent des interlocuteurs solistes, au même titre que la flûte ou le hautbois, avec le formidable soutien d’une équipe de continuo exceptionnelle, comptant jusqu’à cinq musiciens, comme dans « To thee thou glorious son of worth », qui compte de surcroît une partie de basson solo :

Est-ce l’orchestration réduite ou le talent des artistes réunis qui apporte fraîcheur, vivacité et intensité ? Que chacun compare et décide selon son goût. Jupiter se met complètement au service des chanteurs, à l’exception d’un seule pièce purement instrumentale, un tube qu’ils réhabilitent à leur manière. La fameuse Sarabande de Barry Lyndon retrouve ici légèreté et subtilité. On est à mille lieues de la lourdeur pachydermique qui a pourtant assuré le succès de la bande son du film de Kubrick. Les musiciens de Jupiter font preuve d'une créativité étourdissante, ici comme dans la réalisation des basses continues, où le luth de Dunford donne parfois l’illusion que Haendel a écrit une partie obligée pour son instrument et le clavecin de Jean Rondeau fait des merveilles.

Un Haendel de collection
Voici un album superbement réussi, par la qualité des deux voix qui défendent de manière aussi convaincante qu’habitée un répertoire où la découverte occupe une large place. La prestation de Jupiter contribue pour une grande partie à la réussite de cet enregistrement, dont il faut saluer l’enchainement harmonieux des plages, alternant les atmosphères et les formations, évitant la surabondance d’airs Da Capo et offrant très généreusement 22 titres pour un total de 86 minutes. Pour être complet et tempérer quelque peu l’enthousiasme de cette critique, il est dommage que l’air « Fly from the threat’ning vengeance, fly » soit amputé de sa partie centrale : une aria Da Capo perd son sens en l’absence de cette deuxième section, destinée à introduire un contraste avant la reprise, occasion de démontrer le talent d'ornementation et d'improvisation du soliste.

L’autre déception réside dans un livret indigent. Nous sommes gratifiés de nombreuses photographies alpestres des artistes de blanc vêtus, et toutes les paroles (même celles omises) figurent bien avec leur traduction en français et en allemand, mais pas un mot sur les œuvres, leur arrangement ni sur les artistes. Dommage, mais après tout, qu’importe le flacon s’il nous procure une telle ivresse !

 

 

 

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