Le cœur est un ballon solitaire

Eugène Onéguine - Strasbourg

Par Laurent Bury | sam 16 Juin 2018 | Imprimer

Remarqué à Glyndebourne avec une excellente Finta giardiniera, Frederic Wake-Walker avait un peu déçu avec ses Noces de Figaro milanaises. Pour cet Eugène Onéguine strasbourgeois qui pourrait bien marquer ses débuts en France, il n’a pas eu recours encore une fois au théâtre dans le théâtre, mais semble avoir hésité entre diverses orientations possibles. Apparemment transposée dans le dernier tiers du XXe siècle, l’action est également dé-russisée, à moins de considérer le luxe brejnévien des Grémine comme une référence à l’URSS. La diversité des lieux se réduit à trois décors : le vaste espace en déshérence de la propriété des Larine où des baquets sont disposés pour accueillir la pluie (mais à quoi s’occupe donc le personnel nombreux qui vient chanter au premier acte ?) ; une boîte de nuit avec bar, néons et canapés chesterfield pour le deuxième acte ; un vaste hall impersonnel au dernier. Aux éclairages poétiquement strehlériens du premier tableau succèdent l’ambiance disco d’une fête qui tourne mal, puis celle, plus froide, d’une réception guindée, avec mannequins en plastique et danses de salon tournées en dérision. Surtout, on remarque l’omniprésence des ballons gonflés à l’hélium, en forme de cœur : d’abord entre les mains des danseurs-figurants, et surtout attaché au cou d’Onéguine au dernier acte, symbole subtilissime de l’amour que lui inspire à présent la princesse Grémine, et qui, dégonflé, lui pend bientôt entre les jambes… Par-dessus tout ça, la référence aux livres, ceux que la jeune Tatiana lit dans sa grande baraque, puis les faux dont le dos décore son intérieur pétersbourgeois, ce livre qu’elle referme quand tombe le rideau final. Beaucoup de pistes pour un résultat assez peu convaincant, même s’il ne méritait pas tout à fait les quelques huées qui ont fusé de la salle au moment des saluts.


 © Klara Beck

Hélas, dans la fosse, Marko Letonja ne fait pas grand-chose pour rattraper tout cela. L’ouverture laissait espérer bien mieux, mais les tempos restent obstinément retenus, se refusant à refléter la fièvre qui s’empare de Tatiana d’abord, puis des autres personnages. Malgré ses qualités, l’orchestre philharmonique de Strasbourg ainsi ralenti ne peut éviter de paraître souvent pesant, incapable du moindre emportement alors que les passions sont censées s’exprimer autant dans la fosse que sur la scène. Et cette lenteur n’empêche pas toujours les décalages avec le plateau.

Les plus grandes satisfactions viennent donc des chanteurs, avec une équipe venue en majeure partie de l’est. Interprète en Allemagne des grands rôles de baryton du répertoire, le Roumain Bogdan Baciu est un Onéguine à la voix ample et bien timbrée, avec un grave nourri, et des couleurs presque trop chaudes pour le héros d’abord glacial imaginé par Pouchkine. Par sa prestance, il possède néanmoins le relief voulu, face à Ekaterina Morozova dont le ramage et le plumage avaient subjugué Christophe Rizoud en Nastassia Filipovna dans L’Idiot de Weinberg. A Tatiana, la soprano russe prête une allure de top model, et une voix tout aussi séduisante, suffisamment fraîche pour être crédible en toute jeune fille, mais assez affirmée pour s’imposer dans la scène de la lettre, bien que pénalisée par la lourdeur de l’orchestre. Remarqué notamment en Alfredo à Berlin, Liparit Avetisyan possède une belle voix de ténor, à laquelle on reprochera quand même un rien trop de sanglots et des voyelles parfois un peu trop ouvertes. Mikhail Kazakov était déjà l’un des Grémine lors des représentations d’Eugène Onéguine venues du Bolchoï, qui avaient fait découvrir Dmitri Tcherniakov au public parisien en 2008 ; dix ans après, les notes et la puissance sont toujours là, mais le chant paraît un peu appuyé, avec une étrange façon d’escamoter les voyelles en fin de phrase. Remplaçant Marjana Lipovsek initialement prévue, Margarita Nekrasova a tendance à poitriner ses graves, mais sa présence confrère incontestablement à Filipievna une densité rarement atteinte par les titulaires du rôle.

Dans le camp des Occidentaux, la Suissesse Marina Viotti est une belle Olga, dont la voix conserve une agréable légèreté même dans le bas de sa tessiture. Doris Lamprecht campe une Larina fofolle, aux aigus assez débraillés. La mise en scène ne permet pas à Gilles Ragon de chanter élégamment Triquet, le personnage étant réduit à une sorte de provocateur bling-bling maniant le fouet. Artiste de l’Opéra Studio, Dionysos Idis est couvert par l’orchestre dans la scène du bal mais se défend mieux en Zaretski lors du duel. Emergeant lentement de l’obscurité, les Chœurs de l’Opéra du Rhin se voient offrir une entrée en scène assez magique, mais les pupitres féminins ont parfois du mal à rivaliser contre les voix masculines qui ne se privent pas de déchaîner les décibels.

 

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