Il trionfo di Emöke

Haendel forever - Dualità - Montpellier

Par Yvan Beuvard | lun 21 Février 2022 | Imprimer

Philippe Jaroussky aime Montpellier, qui le lui rend bien. Après des master classes publiques la veille, le voici de nouveau à l’Opéra-Comédie pour un récital Haendel, où Emöke Barath et notre contre-ténor devenu chef vont conjuguer leurs talents. Le programme reprend pour partie plusieurs œuvres enregistrées dans leur remarquable CD Dualità (félicité haendelienne), tout juste publié. Il s’enrichit ce soir de pièces nouvelles, dont deux duos chantés avec Philippe Jaroussky, et d’œuvres instrumentales. Ces dernières, où l’ensemble Artaserse fait valoir toutes ses qualités, permettent aussi à la soliste de reprendre son souffle.

Pour avoir écouté à de multiples reprises l’enregistrement cité, on est stupéfait, ébloui par la prestation d’Emöke Barath. Avec une aisance sans pareille, l’émission, les couleurs, la longueur de voix, le style, admirables dans le CD, sont encore plus aboutis ce soir. Les traits virtuoses, l’ornementation, jamais ostentatoire, renouvellent la ligne mélodique, on est fasciné.

L’écoute diffère évidemment de celle du CD. L’acoustique de la salle, le placement des musiciens modifient les conditions du studio, où chaque instrument, chaque pupitre est soigneusement dosé. Ainsi, le clavecin, placé en retrait, est-il moins audible que le théorbe, au premier plan. Les violons (4 + 4 + 2), bien qu’équilibrés par de splendides basses (deux violoncelles, un basson et une contrebasse), ne sont-ils pas trop fournis ? Chanteur avant tout, Philippe Jaroussky fait chanter l’orchestre. Son domaine d’élection est l’expression lyrique. Dirigeant mains nues, tout le corps en mouvement, il obtient les phrasés, les progressions et les contrastes, les accents attendus, servi par des solistes remarquables (les deux violons solos, le violoncelle, le hautbois, le basson etc.). Il anime son ensemble avec un souci constant de vie et de clarté. La réussite, manifeste, n’atteint cependant pas toujours le même niveau pour les pièces instrumentales. Ainsi, après la vigueur de l'ouverture de Radamisto, le premier concerto grosso proposé, formellement parfait, paraît-il indifférent, malgré le soin mis à lui donner vie. L’émotion sera davantage au rendez-vous pour les concerti suivants, tous plus admirables les uns que les autres, servis par des soli des plus séduisants.

Il faut saluer la conception du programme, l'attention portée aux enchaînements tonaux, qui évitent la rupture trop courante entre les composantes d’un récital. Ici, point de juxtaposition, mais des associations toujours bienvenues. Ainsi, l’ouverture de Radamisto s’enchaîne-t-elle naturellement au premier air – « L’aura che spira », de Giulio Cesare – où Emöke Barath, chemisier rouge sous un tailleur noir très seyant, fait son entrée. Son Sextus, décidé à poursuivre sa vengeance, y est fort bien campé. Puis deux airs de Radamisto, la superbe plainte « Ombra cara », avec son ostinato et ses chromatismes poignants, puis « Qual nave smarrita », dont le balancement fait alterner l’accompagnement des seules basses, à un refrain confié aux cordes. Pour clore la première partie, c’est un Achille juvénile et belliqueux qui chante « Ai Greci questa spada », de Deidamia. Rien que du bonheur.

La seconde partie s’ouvre sur le duo « Io t’abbraccio » que chantent Rodelinda et Bertarido, qui se quittent, douloureusement. Emöke Barath, maintenant vêtue d’une longue robe noire, décolletée, y enlace sa voix à celle du contre-ténor, dans un accord idéal. Le concerto grosso s’enchaîne naturellement à Alcina, servant en quelque sorte d’introduction au « Ah, Ruggiero crudel », suivi du célèbre « Ombre pallide ». De Giulio Cesare, nous retrouvons le palpitant « Che sento ? Oh dio ! », suivi du « Se pietà di me non senti », désespéré. L’émotion est intacte, le public est suspendu à la voix, il se passe quelque chose. Le « Scherza in mar la navicella », de Lotario, est un moment exceptionnel de bravoure, dont la dynamique, suspendue un temps par un délicieux ralenti, confère une vie singulière à cette page tourbillonnante. Difficile de trouver les mots justes pour traduire l’impression laissée par notre virtuose et l’orchestre. Enfin, le duo « Caro ! Bella ! Più amabile belta », de Giulio Cesare, après son dialogue chuchoté, rayonne d’une joie sans ombre.

Aux neuf pièces vocales (airs, accompagnatos et duos) inscrites au programme, les acclamations incessantes d’un public enthousiaste lui vaudront deux amples bis – « Ah spietato », avec le hautbois solo, d’Amadigi di Gaula, et « Da tempeste », de Giulio Cesare – nouvel avant-goût de l’opéra que nos interprètes donneront ici même en juin, après le TCE en mai. Mémorable soirée que celle-ci, où Emöke Barath a ému, séduit et enflammé les cœurs, servie magistralement par un ensemble de qualité rare.

 

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