La fable du ténor et du baryton

I due Foscari - Salzbourg

Par Yannick Boussaert | lun 14 Août 2017 | Imprimer

Le ténor et le baryton : ce pourrait être le titre de la belle fable écrite au Festival de Salzbourg par Placido Domingo et Joseph Calleja, réunis le temps de deux versions concert de I due Foscari. Francesco Foscari est maintenant devenu un compagnon de route de l’ancien ténor star, mué en baryton. C’est un des premiers rôles où il a testé cette tessiture et l’un de ceux qu’il reprend le plus souvent, à la scène comme à Londres ou à Milan ; au concert comme récemment à Madrid. Les forces et les faiblesses restent peu ou prou identiques. La vocalité belcantiste du premier acte chamboule l’agilité du Madrilène (ou faut-il dire Angeleno ?). La solennité de la dernière scène au contraire permet à l’artiste de transcender une couleur vocale qui sera toujours (trop) claire pour les canons du rôle. L’on est de toute façon subjugué par ce phrasé verdien devenu instinctif et sur lequel le temps n’a que peu de prise. La ligne certes cahote ici ou là quand le souffle vient à manquer ou que le vibrato reprend brièvement ses droits. L’art exquis de colorer n’a lui rien perdu de sa superbe. Le lion vieillit mais il rugit encore.

Jacopo trouve en Jospeh Calleja un interprète complet et charismatique. Il s’agit pourtant d’un des rôles verdiens les plus passifs, où le personnage subit (et implore) en permanence. Il faut louer la palette de couleur et l’attention aux nuances du ténor maltais qui permettent de donner une épaisseur à l’innocent persécuté. Du piano infime à l’aigu péremptoire il ne lui manque aucune cartouche, ni aucune demi-teintes qu'il parsème avec élégance dans un phrasé racé. Aux saluts, il dispute les bravi à son aîné.


© Salzburger Festspiele / Marco Borrelli

Guanqun Yu fait partie des écuries Domingo, ce qui explique sa présence en Lucrezia Contarini suite à la défection de Maria Agresta. L’endurance et un beau métal clair compensent un manque de mordant, handicap certain quand il faut incarner une patricienne en colère quasi-permanente. Quelques aigus sont pris par en-dessous et l’on sent que l’écriture belcantiste du rôle ne convient pas entièrement à sa vocalité plus lourde et moins ductile. Quant à Roberto Tagliavini, entre deux représentations d’Aida, il vient prêter son concours et son engagement pour faire exister Loredano, rôle ingrat dépourvu d’air. Beaux succès également pour les petits rôles et surtout pour le chœurs bien plus présents et idiomatiques que dans l’Aida concomitante.

En fosse, Michele Mariotti confirme qu’il est un chef avec lequel il faut compter dans le répertoire italien. Il plie son orchestre dans de grands contrastes de tempo et de volumes. Il exige un lyrisme quasi-permanent des cordes, judicieuse option au vu de leur rondeur (parfois un peu empâtée). Les solos du violoncelle, d’alto et de hautbois enfin sont un régal. La morale de cette fable est comme toutes les morales… déjà connue. Quand chanteurs et orchestres font du théâtre, il n’est point besoin de gondoliers pour être à Venise.

 

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