Vive la photo argentique

Journal d'un disparu - Lyon

Par Yvan Beuvard | jeu 08 Février 2018 | Imprimer

Zápisník zmizelého est un cycle de 22 chants pour ténor et mezzo-soprano soli, 3 voix de femmes et piano, composé en 1921, sur des poèmes attribués tout d’abord à Jan Misarel puis à Josef Kalda. Janáček était alors épris de Kamila Stösslová, de 38 ans sa cadette, et il le lui écrira : « Quand j’écrivais le Journal d’un disparu, je ne pensais qu’à vous, vous étiez Zefka ». Janik, soumis à l’emprise de son père et de son milieu, se laisse séduire par la jeune tzigane, et va éprouver une passion grandissante, qui le conduira à quitter son pays et les siens pour fuir avec celle qui porte son enfant. La version scénique qui nous en est offerte à Villeurbanne s’articule autour de sept tableaux, voulus comme tels par Janáček, séparés par une longue pause, auxquels s’ajoute une pièce d’Annelies Van Parys composée en réponse à cette oeuvre. La partition comporte quelques didascalies (entrées et sorties des personnages, éclairages) qui, dès 1926,  motivèrent des tentatives de mise en scène. Depuis, elles se sont multipliées au point d’en devenir la règle. Le long poème de Pouchkine décrivant les amours d’un Russe et d’une Tzigane – les Tziganes -  a inspiré un nombre considérable de compositeurs, dont Rachmaninov et Leoncavallo. Le thème des amours contrariées par l’une des communautés, celui de la singularité du rapport à la vie de l’héroïne permet de rattacher indirectement l’œuvre de Janacek à cette descendance.

La large scène du TNP est occupée par un appartement – laboratoire photographique des années 60-70, qui sera le cadre de l’action, à la faveur d’éclairages renouvelés. En effet, Ivo van Hove, le metteur en scène fait de Janik un photographe. A ce titre, il prend des clichés, développe ses films, choisit ses images sur les planches de contacts, les agrandit, les tire dans les bains traditionnels et à la lumière rouge. Si les plus jeunes n’ont pas connu ces temps, tous ceux qui ont pratiqué la photo s’y projettent. C’est surtout l’occasion d’illustrer visuellement la liaison de Janik et Zefka, par la prise de vue, le portrait et la projection. Les manipulations techniques sont autant de raisons de déplacements et d’activités. Le piano, à peine dissimulé derrière un meuble classeur, un magnétophone à larges bobines, un projecteur 8mm (côté cour et au centre), et tout le matériel d’un professionnel de la photo sont judicieusement répartis côté labo (jardin). La rencontre de Janik et de Zefka, « au regard profond », « la noire Tzigane » qui tourne autour de la maison, l’obsession sont soulignés avec discrétion et efficacité : le piano exprime tout ce que la voix nous suggère ou nous tait. La notion de destin, si caractéristique et commune à l’âme slave comme aux croyances des Tziganes, reviendra, telle un leitmotiv poétique, jusqu’au terme de la narration. La lumière tamisée, automnale et le chant de Janik, comme le jeu des interprètes suffisent à rendre crédible leur rencontre et leur union dans le sous-bois. La violence, la douceur de la musique, la naïveté sincère du poème ne peuvent laisser indifférent. Chacun des tableaux porte une émotion juste.


© Jan Versweyveld

Le langage musical est enraciné dans son terroir morave,  plus encore que dans les œuvres lyriques, si ce n’est la Petite renarde rusée, issue des mêmes sources. L’accentuation, la métrique, la modalité, comme les harmonies audacieuses permettent d’identifier la langue de Janáček. Les évocations de la nature, si chère au compositeur, sont stupéfiantes de beauté (le crépuscule, l’aurore où chantent les hirondelles, la dureté du labour, les senteurs du sarrasin, la source, le vol de la pie). La puissance dramatique des silences est essentielle, aussi. Une des trouvailles de cette mise en scène consiste à introduire le drame en familiarisant l’auditeur au thème musical. Une jeune femme pénètre dans l’appartement-laboratoire, et, après s’être préparé un café, se dirige vers le piano. Une voix off l’encourage à jouer « d’un doigt » une mélodie dont les notes sont dictées, puis répétées avec le rythme, pour aboutir à la mélodie au texte approprié.

La partie de Janik est exigeante, d’une ardeur passionnée. Peter Gijsbertsen , que l’on pourrait croire tchèque, trouve les accents, les couleurs les plus justes pour vivre son texte avec passion, avec les doutes qui l’assaillent, avec la culpabilité qui le ronge, mais aussi avec sa résolution finale, libératrice et condition du bonheur. Le mezzo de Marie Hamard, voluptueux, séducteur, est bien timbré, d’une émission sonore. Incapable d’apprécier l’authenticité de sa langue, force nous est de reconnaître ses qualités musicales et dramatiques. On oublie que la partition lui donne peu d’occasions de chant tant sa présence ensorcelante s’impose. Le père est confié à un acteur, Gijs Scholten van Aschat. Témoin actif, père et fils étant habillés de façon semblable, sa présence dramatique est bienvenue. Les trois voix de femme, tel un chœur antique, invisibles, commentent et accompagnent le chant. La pureté de leur émission, l’harmonie parfaite de leurs voix nous ravissent. La partie de piano, redoutable, exige la plus large palette, de la monodie apaisée à la violence éruptive. Le postlude où Janik décide de suivre Zefka qui attend un enfant, est poussé au paroxysme. Lada Valešová, familière de l’œuvre, est une interprète habitée par le langage si singulier du maître tchèque.

Concise, sobre, intense et dense, cette production est exemplaire par sa justesse de ton, par la vérité de ses personnages, par la beauté visuelle et sonore qu’elle nous offre. Seul regret, mineur : le sur-titrage permettait à chacun de suivre le texte.  Le programme ne pouvait-il le reproduire puisque deux pages auraient suffi ? Le n°235 de l’Avant-Scène Opéra le reproduit, avec sa traduction française, et nous y renvoyons l’auditeur curieux.

 

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