Les beaux messages de Demoiselle Troussova

Kurtag/Sciarrino: Comme un nuage de pierre et de vent - Paris (Philharmonie)

Par Alexandre Jamar | jeu 19 Octobre 2017 | Imprimer

Le double portrait des compositeurs Salvatore Sciarrino et György Kurtág semblait tellement tomber sous le sens qu’il était devenu surprenant que personne n’y ait pensé avant. Deux compositeurs dont la musique se situe au bord du silence, deux figures aussi emblématiques qu’isolées artistiquement, et surtout deux artistes fascinés par la voix humaine (même si Kurtág sera le seul à être représenté lyriquement ce soir). Et pourtant, ce même double portrait aboutit à une inévitable comparaison.

D’un côté, on trouve un Sciarrino déjà établi dans le paysage musical. Le compositeur s’est fait un nom et un style avant tout grâce à ses recherches sur les liens entre musique et silence. Cette obsession lui aura d’ailleurs été largement reprochée par le passé. Est-ce par volonté de faire « autre chose » que le compositeur signe ce Gesualdo senza parole ? Hommage réalisé à l’occasion des 400 ans de la mort du madrigaliste, il s’agit d’une instrumentation somme toute assez raffinée de quelques unes de ses pièces vocales. Un madrigal peut-il cependant se voir privé de son texte sans perdre de son intérêt ? Rien n’est moins sûr, et l’ennui qui nous guette semble démontrer le contraire.

Le deuxième hommage du compositeur va à un autre moderniste italien. Il sogno di Stradella, sorte de concerto-fantôme pour piano et ensemble se réfère aussi à une autre musique, puisque les échos diffus de Chopin nous parviennent à travers les sons saturés des cordes graves. Cependant, cette deuxième référence ne marche guère mieux. Peinant réellement à se réinventer, Sciarrino tente l’entre-deux, la coexistence du nouveau et de l’ancien, ou plutôt le plaquage d’une esthétique moderne sur des vieilles notes. Inutile de dire que le résultat donne une impression de réchauffé. 

Ce n’est donc seulement dans l’Omaggio a Burri (hommage cette fois-ci non-musical) que l’on retrouve un compositeur intègre, et si la pièce irrite plus facilement un public peu habitué, on se dit que cette esthétique lui correspond tout de même mieux.

De Kurtág, nous écoutions en prélude au concert l’étonnante …quasi una fantasia…, pour piano et ensemble spatialisé. Cet hommage fuyant à Schumann séduit par son matériau effacé et pourtant solidement bâti. Le jeu appliqué de Sébastien Vichard fait miroiter un piano dense et fragile, tandis que la battue précise de Matthias Pintscher tire des sonorités insoupçonnées de l’Ensemble intercontemporain. 

Plat de résistance du programme, les Messages de feu Demoiselle R. V. Troussova seront l’opus magnum de la soirée. Le cycle est tissé sur des poèmes de la très inconnue Rimma Dalos, qui rappellent le style acméiste d’Akhmatova, tout en conservant la verve sulfureuse d’une Tsvetaïeva. Dénichée par Pierre Boulez, la pièce s’est rapidement révélée être l’une des meilleures du compositeur. Dans de très brèves miniatures qui rappellent celles des Kafka-Fragmente, Kurtág déploie des univers sonores inouïs, auxquels la combinaison surréaliste d’un piano, d’un célesta, d’une harpe, d’un cymbalum, d’un vibraphone et d’une mandoline se prête à merveille. Dans chaque miniature, Natalia Zagorinskaya s’investit aussi bien en tant que chanteuse qu’en tant que tragédienne. Incarnant chaque mot comme s’il s’agissait de chanter Tosca, la soprano russe n’aura jamais rendu la musique contemporaine aussi limpide de compréhension. Si nous n’émettons aucune réserve sur l’aigu et le médium, les graves de la tessiture ne nous parviennent que difficilement. Ici aussi, l'Ensemble brille par sa précision concentrée, indispensable à la musique de Kurtág, dont le langage rythmique tout particulier nécessite la battue finement dessinée de Matthias Pintscher. 

Si le concert ne nous a pas fait échapper à la comparaison, la découverte du cycle de Kurtág ne nous aura certainement pas laissé indifférents. Prochain rendez-vous de taille pour le compositeur: la première très attendue de son opéra sur Fin de Partie de Beckett, en novembre 2018 à la Scala.

 

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