Grand spectacle pour grand écran

La Bohème - Bordeaux

Par Christophe Rizoud | dim 28 Septembre 2014 | Imprimer

Bordeaux prend une longueur d'avance. Son opéra est le premier en région à retransmettre live dans tous les cinémas de France une de ses représentations. Le défi est de taille. Pour en réduire les risques, le choix a été fait de reprendre une production déjà rodée. La Bohème s'est imposée comme une évidence. L'œuvre est un des titres les plus populaires du répertoire et la mise en scène de Laurent Laffargue avait su en 2007 dépoussiérer le propos sans effrayer les partisans de la tradition. S'il y a transposition dans les années 60, l'intrigue est respectée au pied de la lettre. On danse le jerk au café Momus mais c'est toujours Alcindoro qui à la fin du 2e acte paye l'addition. L'esprit libertaire de la fin des années 1960 n'est pas si éloigné de l'anarchisme bon ton de Henry Murger dont Les scènes de la vie de Bohème ont inspiré les librettistes de Puccini.

La mansarde est, comme toutes les mansardes, intemporelle mais le formica l'emporte sur le bois et les toiles de Marcello doivent plus au pop art qu'à l’école impressionniste. Le Café Momus est donc un dancing et l'auberge du 3e acte un cabaret dont le nom en lettres lumineuses se veut clin d’œil : La Bohème. Un grand soin a été porté aux détails vestimentaires si tant est que costumes et accessoires relèvent du secondaire (voir documentaire ci-dessous). Surtout, le mouvement est réglé avec une précision qui rend chaque situation crédible. Les quatre bohèmes n'ont pas l'air d'empotés s'évertuant à jouer les potaches. Leurs facéties coulent avec un naturel que l'on aurait pensé impossible à obtenir si cette fluidité des déplacements ne nous avait déjà marqué lors des premières représentations il y a 7 ans. La foule se presse sans se bousculer, on entre, on sort, on bouge à bon escient, c'est la vie de bohème, réjouissante, abondante, populeuse, bon enfant.

Dans cette atmosphère à la juste insouciance, l'irruption du drame n'en parait que plus révoltante. Le thème tutta forza qui accompagne le cri désespéré de Rodolfo laissera peu d'yeux secs. L'effet est d'autant plus violent que le silence qui auparavant suggère le dernier soupir de Mimi s’affirme, par sa longueur, lourd de sens. Paul Daniel est un démiurge doublé d'un orfèvre. Sans abus de volume, ni excès de contrastes, le nouveau directeur de l'ONBA cisèle la partition, exalte le détail, instille les thèmes comme le joueur glisse ses pièces sur l'échiquier. Les forces chorales et orchestrales en paraissent renouvelées, ductiles, dociles, précises. Si cette Bohème tape juste, c'est parce qu'en plus de la mise en scène, il y a une exactitude musicale, dépourvue d’emphase et de facilités, sur laquelle les chanteurs et avec eux, l'opéra tout entier, peuvent prendre appui.


© Guillaume Bonnaud

Deux distributions sont proposées en alternance. Depuis 2007, Nathalie Manfrino a affûté son interprétation de Mimi. Débarrassée de ce vibrato qui a parfois pu lui nuire, affranchie de toutes duretés, la voix dessine une cousette diaphane, allégorique même lorsque, dans un « d'onde lieta » posé sur le souffle, ce n'est plus la femme qui s'exprime mais la poésie. Originaire d’Amérique, Elaine Alvarez dispose d'une toute autre étoffe : moirée, chaleureuse, fastueuse. Du velours ? Non, plutôt un de ces taffetas dont le chatoiement captive l’oreille. Mais l'interprétation, souvent émaillée de petits rires ou de sanglots, peut sembler conventionnelle, la palette de nuances limitée et l'intonation moins précise dès que le chant tente de s'alléger. Puis, dans un opéra comme La Bohème où l'alchimie entre les protagonistes est clé, le couple qu'elle forme avec Dimitri Pittas parait davantage de circonstance. La faute n'en incombe pas au ténor dont l'investissement scénique est exemplaire. Lui aussi possède un timbre d'une qualité supérieure, ensoleillé sans vulgarité, ardent sans brutalité, un Rodolfo quasi idéal si l'aigu ne semblait curieusement fragile, soit écourté, soit carrément évité à la fin de « Soave Fanciulla », soit détimbré dans le si délicat « stagion dei fior » qui conclut le troisième acte. Ces obstacles, Sebastien Guèze les surmonte au contraire haut la main d'un chant anguleux dont le métal, très présent, ne correspond pas forcément à l'image vocale que l'on se fait du jeune poète. L'énergie de l'interprétation, la silhouette adolescente jouent cependant en faveur de ce Rodolfo, un peu blanc-bec, un peu Gavroche, mais désarmant de sincérité. L'entente, scénique et musicale, avec ses partenaires compte évidemment : la Mimi de Nathalie Manfrino lui est complémentaire comme l’air l’est à la terre ; le Marcello généreux et enveloppant de David Bizic offre également un contrepoint sonore bienvenu. Pour Thomas Dollié, la prise de rôle coule moins naturellement de source. On sent le plaisir qu'a l'enfant du pays de retrouver une scène où il a plusieurs fois été accueilli. La composition est joviale mais l'émission paraît souvent forcée, comme si ce mozartien de haute souche n'avait pas encore trouvé ses marques dans ce répertoire.

Le Colline de Vincent Pavesi  se montre trop hésitant quand Nahuel di Pierro porte, lui, son manteau au clou avec une dignité admirable. A l’égal de ses précédentes interventions, ce baroud d'honneur rappelle l'importance d'un rôle que l'on pourrait considérer comme secondaire. Bien que dépourvu d'air, Schaunard n'en est pas moins indispensable à l'harmonie des ensembles. Riccardo Novaro interprète avec un égal bonheur le musicien du quatuor dans les deux distributions.

Entre Georgia Jarman, le vendredi, et Melody Louledjian le dimanche, le cœur ne balance pas. Le métier de la première l'emporte sur la fraîcheur de la seconde. Un aigu épanoui ne saurait combler le défaut de projection du médium. Mais, dans les deux cas, que Musetta est sympathique, bien campée avec sa choucroute blonde, sa robe psychédélique et ce « Quando me'n vo' » digne d'un numéro de cabaret !

Fallait-il deux Parpignol quand Alexis Defranchi le premier soir faisait on ne peut mieux l’affaire ? En sus d’un impeccable Benoît, David Ortega vient durant le second précipité suggérer en sifflotant la parenté qu’il existe entre le thème de Marcello (qui ouvre l’opéra) et la chanson de Jacques Dutronc « J’aime les filles ». Si enfin l’adéquation des seconds rôles est révélatrice de la qualité d’un spectacle, alors l’Alcindoro de Jean-Philippe Marlière témoigne de la réussite d’une Bohème qui, avec sa première distribution, un peu moins avec sa deuxième, atteint son équilibre fondamental.

 

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