L'intelligence est aux manettes

La Bohème - Toulouse

Par Thierry Verger | dim 27 Novembre 2022 | Imprimer

Le couple Barbe & Doucet a encore frappé... et marqué d’une admirable empreinte cette nouvelle production de La Bohème au Théâtre National du Capitole. Moins connu en France qu’en Italie ou en Allemagne ou encore à Glyndebourne, le couple québécois André Barbe et Renaud Doucet roule sa bosse depuis une vingtaine d’années tout autour de la planète avec toujours comme dénominateur commun absolu, comme un cadre intangible, le respect scrupuleux de l’œuvre. Ce qui,  par les temps qui courent, mérite d’être souligné, même si nous conviendrons que ce-dit respect n’est pas en soi gage de réussite. Ici, on ne sait ce qu’il faut louer le plus dans leur proposition : de la conduite d’acteurs pour ainsi dire virtuose ou de la magie des éclairages, du somptueux des costumes ou de la beauté réaliste des décors du Quartier Latin des années 1920 ; mais c’est peut-être l’intelligence de l’angle d’attaque de l’histoire que nous retiendrons.


© Mirco Magliocca

Intelligence plus qu’originalité puisque Barbe & Doucet nous proposent une assez traditionnelle mise en abyme ; mais cette fois le propos est si bien amené – et si bien conclu, il reste si discret aussi (quasiment circonscrit à une scène ajoutée et jouée juste avant que résonnent les premières mesures) qu’il peut facilement convaincre.

Nous sommes donc au Quartier Latin de nos jours ; parmi les touristes et visiteurs d’un marché aux puces, une jeune femme, visiblement malade (sa calvitie nous amène à penser qu’elle est cancéreuse) se déplace de stand en stand, de toute évidence à la recherche nostalgique de souvenirs d’antan. Et elle finit par tomber sur un vieil enregistrement de La Bohème qu’un antiquaire joue sur un gramophone. C’est alors, par un saisissant effet de lumières, que le rideau se lève et que nous sommes subitement transportés dans la chambre mansardée de Rodolfo. Notre jeune femme malade reste en marge de cette scène, sur le côté, l’observe et va finir par y plonger, au travers bien sûr du personnage de Mimi. Elle finira par en sortir, comme par enchantement, à la fin de l’œuvre, alors que tous les protagonistes pleurent la défunte.

L’actualisation est, on le voit, toute relative (nous sommes dans les années 1920  et non au début du XIX. siècle comme le prévoyait Murger dans ses Scènes de la vie de Bohème). Aucune importance, ou plutôt bien vu, car le spectateur d’aujourd’hui retrouve bien plus de références dans ce Paris du début des Années Folles, lorsqu’il croit reconnaître dans ce Quartier Latin des figures aussi emblématiques que Pablo Picasso, Serge de Diaghilev, Ida Rubinstein,  Olga Khokhlova, Ernest Hemingway ou encore Peggy Guggenheim. Le personnage de Musetta est quant à lui visiblement inspirée de celui de Mistinguett. Tout ce beau monde se meut sur le plateau avec une justesse et une vista qui force l’admiration. La conduite d’acteurs, d’une façon générale, est l’un des points forts de cette production. Tout est parfaitement huilé et les déplacements aussi naturels que pertinents. Le deuxième tableau restera à cet égard un modèle du genre, avec décors restituant parfaitement l’époque et des costumes du meilleur goût.

L’orchestre du théâtre national du Capitole en belle forme est confié pour la première fois au jeune chef italien Lorenzo Passerini. La compréhension fine de l’œuvre est évidente ; la réalisation, ce soir de première, aura révélé une belle ardeur mais sans doute une adaptation insuffisante au plateau lorsque les voix (au I essentiellement) sont trop couvertes par la masse orchestrale. Ce Puccini-là n’a qu’en peu de moments besoin de tutti tonitruants ; il y faut aussi la dentelle puccinienne qui nous a parfois un peu manqué.

Les huit représentations voient deux distributions en alternance. Mimi est ce soir Vannina Santoni ; sa présence est lumineuse et elle impose son personnage de souffreteuse sans misérabilisme ; c’est une femme de courage, consciente de sa mort prochaine mais qui va vouloir mourir le plus discrètement possible… au point de disparaître pour de bon. « Mi chiamano Mimi » est toujours juste, peut-être a-t-il manqué  le lâcher-prise si difficile à obtenir les soirs de première, celui dont on a tant besoin pourtant dans cette pièce au vérisme certes discret mais pourtant consubstantiel à l'œuvre. Son duo du IV avec Rodolfo révèlera justement toutes ces qualités.


© Mirco Magliocca

Liparit Avetisyan est Rodolfo ; le rôle lui aura donné du fil à retordre – il faut dire qu’il est d’une insondable difficulté si l’on veut tout rendre, la puissance, la tendresse, la légèreté. Avetisyan s’investit à 100% et plus, son jeu est d’ailleurs irréprochable. Dès son « Che gelida manina », les limites apparaissent cependant. Le timbre est clair, agréable, mais les fff font sentir que la limite des moyens est vite atteinte ; nous aurons cette même impression tout au long de la soirée ; mais nous rendons hommage à son aisance dans le jeu et souvent la beauté de la ligne mélodique.

Musetta est Marie Perbost : elle s’empare avec la gourmandise qui sied de ce personnage fantasque. Celle que nous avions déjà bien appréciée dans le rôle de la Folie nous convainc encore par une voix sûre et un jeu toujours naturel. Dommage toutefois que les suraigus de son « Quando me’n vo » soient trop appuyés.

Les trois autres artistes forment avec le poète Rodolfo un quatuor impayable et méritent toutes nos louanges. Nous avons beaucoup apprécié le baryton soyeux d’Edwin Fardini (Schaunard), même s’il a un peu de mal à se lancer dans l’arène. Mikhail Timoshenko (Marcello) recueille à juste titre des applaudissements nourris : baryton élégant, projection, charme, tout y est. Julien Véronèse (Colline) enfin et sa basse habitée dans son « Vecchia zimarra » complète l’équipe de joyeux fêtards.

 

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