A quand les Troyens ?

La Damnation de Faust - Glyndebourne

Par Laurent Bury | dim 09 Juin 2019 | Imprimer

Après un assez réussi Béatrice et Bénédict en 2016, Glyndebourne poursuit dans la voie berliozienne en accueillant cette année La Damnation de Faust. Et l’on espère aussitôt, connaissant le goût de nos voisins anglais pour ce compositeur, qu’ils ne s’arrêteront pas là : le festival pourrait parfaitement proposer Benvenuto Cellini, voire Les Troyens : Les Maîtres-chanteurs de Nuremberg y ont bien été présentés en 2011, donc ni la durée de l’œuvre ni l’ampleur de l’orchestre ne devrait être un problème. D’autant que, sur le plan musical, Glyndebourne possède de solides atouts pour servir idéalement le cher Hector.

Le chef berliozien, le festival l’a trouvé. Une profonde affinité unit à l’évidence Robin Ticciati à cette musique, à en juger d’après l’adéquation de sa direction dans La Damnation de Faust. Le chef soutient la progression dramatique d’un bout à l’autre de cette œuvre qui érige le disparate en esthétique, faisant succéder les moments les plus contrastés. Les tempos sont parfaitement dosés, et Ticciati exalte tout le chatoiement de l’écriture berliozienne en faisant ressortir des contre-chants, en évitant le clinquant sans rien perdre du souffle de la marche hongroise ou de la course à l’abîme. Le London Philharmonic Orchestra y gagne une saveur fruitée qu’on croyait réservée aux instruments anciens. Puisse-t-il revenir diriger d’autres Berlioz, donc.

Glyndebourne tient aussi un ténor idéalement berliozien en la personne d’Allan Clayton. D’abord, son français est impeccable, et c’est une qualité sine qua non dans une œuvre qui repose en partie sur les qualités de déclamation du personnage principal. Ensuite, là où d’autres titulaires semblent devoir mobiliser toutes leurs ressources physiques pour satisfaire les exigeances du rôle-titre, Allan Clayton surmonte ces difficultés comme en se jouant, avec une qualité vocale égale et une puissance remarquable. L’invocation à la Nature est le grand moment attendu, aucune note ne sonne forcée ou arrachée, et même les aigus les plus redoutables sont assumés avec une aisance apparente, seul le contre-ut dièse du duo avec Marguerite (sur la dernière note de « qui te cachait encor ») étant émis en falsetto. Le ténor devrait faire une superbe Benvenuto, et l’on imagine qu’il devrait pouvoir s’emparer aussi d’Enée.

Les deux autres protagonistes se situent presque au même niveau d’excellence. Julie Boulianne est une Marguerite scéniquement idéale, et sa voix de mezzo se coule sans peine dans un rôle à la tessiture hybride. Outre la qualité de sa diction – merci au Québec, une fois de plus, pour ses chanteurs – on admire le naturel de son jeu et l’ardeur qu’elle met au service de son personnage (Marguerite doit ici empoisonner sa mère sur les dernières phrases de « D’amour l’ardente flamme »).

Pour Méphistophélès, Christopher Purves a dû travailler un peu son français – meilleur que l’an dernier en Golaud – car il est chargé de prononcer plusieurs discours inspiré de la traduction Nerval, ajoutés à l’œuvre pour rendre plus explicites certains points. Devenu une sorte de violoneux à la longue chevelure rousse, ce diable a le sarcasme facile, comme il convient, et les couleurs du baryton-basse sont celles que l’on attend dans le rôle.

Tout irait donc pour le mieux si la mise en scène de Richard Jones ne suscitait quelques grincements de dents, moins pour ses options proprement théâtrales que pour certains tripatouillages musicaux qui lui incombent. Comme monsieur Jones refuse l’idée de salut pour Marguerite, il transforme la scène au Ciel en hallucination d’un Faust enfermé à l’asile, et utilise ensuite en guise de conclusion le Menuet des Follets. On note aussi une coupe injustifiée, « Alors l’enfer se tut », le passage où six basses assurent la transition entre l’Enfer et le Ciel. Hormis ces jongleries difficiles à justifier, le spectacle opte pour une sobriété bienvenue, sorte d’oratorio diabolique où tout se joue sous les yeux de créatures cornues réunies au-dessus de la scène. Quelques effets sont tout à fait réussis, comme la multiplication des soldats venus se moquer de Marguerite à sa fenêtre, ou l’identification entre les soldats (Faust est un petit professeur dans une académie militaire) et les diables, incarnés par des danseurs.

Berlioz à Glyndebourne, oui, mille fois oui : pour Benvenuto, les différents états de la partition permettraient d’autres manipulations, mais si un jour Les Troyens y faisaient leur entrée, on espère qu’ils seraient un peu mieux respectés.

 

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