Venez voir les chiens savants

La Périchole - Paris (Opéra Comique)

Par Guillaume Saintagne | mer 18 Mai 2022 | Imprimer

La Périchole fait son retour et c’est tant mieux ! Après plusieurs villes françaises (Montpellier, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Avignon et Versailles), c’est enfin au tour de Paris de redécouvrir une des œuvres les plus inspirées et touchantes d’Offenbach. Ils ne sont en effet pas nombreux ces opéra-bouffes dont l’ouverture commence de façon si sévère, semblant montrer, derrière la gaudriole, à quel point la condition précaire des artistes de rues est cruelle, et qu’Offenbach a beaucoup d’empathie pour ses héros affamés.

Malheureusement, la mise en scène de Valérie Lesort semble ne vouloir surligner que l’aspect bouffe de l’opéra, jusqu’à l’indigestion. Dans son Pérou parodique, la moindre mesure se voit affublée d’une chorégraphie, d’un gag, de marionnettes, de n’importe quoi, comme si l’on craignait le vide et de laisser la musique convaincre seule. Les deux chansons du premier acte sont jouées de façon volontairement forcée et maladroite avec force gesticulations (ces mains marquant graduellement la hauteur sur « Il grandira »), l’air de la lettre est ruiné par des danseurs déguisés en plats, la police arrive sur des ballons rebondissant pour « Sautez dessus », l’interlude avant l’acte III prétend récapituler l’action des actes I et II en une oubliable pantomime. Ce qui devrait être rafraichissant est souvent parasite, détourne l’attention, et le critique de déplorer, comme la Périchole, que le public préfère admirer les chiens savants plutôt qu’écouter ses chansons. Les trouvailles visuelles ne manquent pourtant pas (les danseurs déguisés dont la perruque imite la queue des mules, les paniers des robes dans lesquelles s’effondrent les nobles dames du II), mais elles sont noyées dans une débauche de costumes et une direction d’acteurs omniprésente qui veut faire un sort à chaque mot (pénible scène où les 3 dirigeants cherchent à griser notaires, Périchole et Piquillo avec des alcools variés) sur des passages parlés largemment réecrits ou coupés. Cette outrance fait penser à un spectacle pour enfant, étonnant de la part d’une metteur en scène dont les autres spectacles dans ce même lieu brillaient par leur équilibre et leur délicatesse inventive. Ce soir, on croit plutôt assister à un spectacle de Jérôme Deschamps survitaminé.


© Stefan Brion

L’équilibre, c’est aussi ce qui manque au plateau. Tout le monde s’efforce de surjouer son texte et déploie une énergie colossale, ce qui suffit à faire vivre les seconds rôles, mais à part Eric Huchet, personne ne se signale par la qualité de son chant. Tassis Christoyannis est un vice-roi très libidineux et présent, dommage que le texte chanté soit si peu compréhensible. Philippe Talbot souffre toujours d’une émission irrégulière qui nuit également à l’intelligibilité de son texte, alors que sa prononciation est très soignée. Il réussit néanmoins à rendre le personnage très attachant dans son air de la prison. Stéphanie d’Oustrac enfin est une Périchole grand format aux graves magnifiques, à la projection souveraine et à la prononciation limpide mais qui aurait gagné à plus de simplicité : son air de la lettre est bien trop grandiloquent pour émouvoir, sauf dans le dernier couplet où une forme de sincérité dépouillée rayonne soudain ; l’air de la griserie manque d’abandon mais la voit très attentive à renouveler ses inflexions ébrieuses ; « Que les hommes sont bêtes » est assez réussi, même si elle abuse un peu de la voix parlée, et c’est finalement dans la déclamation de « Je t’adore Brigand » que son personnage est le plus naturel.

Ce qu’on ne peut qu’applaudir cependant, c’est la qualité des ensembles. Grace d’abord au formidable chœur Les Eléments, d’une cohésion et d’une justesse admirable (« Cher Seigneur revenez à vous » sonne ce soir comme un vrai morceau de Grand Opéra), et à la direction de Julien Leroy à la tête de l’Orchestre de Chambre de Paris : les rythmes sont vifs, les contrastes précisément rendus, on ne pourra leur reprocher que de jouer parfois un peu fort. Au moins cette énergie déployée par tous aura-t-elle été mise au service d’un spectacle très bien réglé, chaleureusement accueillir par le public.

 

 

 

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