Qui riait ? Elle, et y sonne

La Petite Messe solennelle - Rennes

Par Laurent Bury | mer 18 Décembre 2019 | Imprimer

On entend d’ici crier au double blasphème. Quoi ! Mettre en scène la Petite Messe solennelle ? L’idée de donner une forme théâtrale aux textes liturgiques n’est pourtant pas nouvelle, et l’on ne s’étonne plus des versions scéniques de la Passion selon saint Mathieu ou du Messie, par exemple. Cependant, la Petite Messe n’est pas un texte narratif, en dehors du très bref « récit » de la passion du Christ dans le Credo, et se pose donc la question de ce que l’on peut raconter sur une scène. Les choses se compliquent quand on apprend qu’il s’agit d’un traitement burlesque de ladite Messe. Quoi ! Faire rire avec une œuvre sérieuse de Rossini, lui que l’a France n’a déjà que trop tendance à réduire au versant buffa de sa production ? Mais peut-on vraiment parler de lèse-majesté, quand le compositeur lui-même parlait de « sacrée musique » à propos de cet ultime péché de sa vieillesse ?

Si ce spectacle doit susciter des avis tranchés, celui qu’on va lire ici sera totalement enthousiaste. Jos Houben et Emily Wilson, à qui l’on devait déjà la mise en scène de La Princesse légère, créée à Lille en décembre 2017 (Jos Houben était aussi le récitant dans Trois Contes de Gérard Pesson, toujours à Lille). Leur idée est cette fois de proposer un foisonnement d’images insolites, un univers de l’absurde quotidien, entre Jacques Tati et les Deschiens. Tout commence par un prologue muet, ou émaillé d’onomatopées et de monosyllabes, où l’on comprend que l’on a affaire à une sorte de vide-grenier se déroulant dans un gymnase : les acheteurs potentiels déambulent parmi les étals couverts d’objets insolites ou kitsch, puis tout à coup la musique se fait entendre. Le plus surprenant, c’est que jusque-là, il n’y a pas moyen de déterminer qui est chanteur, qui est acteur et qui est le chef parmi ce microcosme où se côtoient les individus les plus divers. Le travail réalisé par toute l’équipe donne l’impression d’assister à une véritable pièce de théâtre, dont le texte serait déconnecté de l’action, mais pas aussi totalement qu’on pourrait le croire. D’abord, en un sens, le jeu scénique suit la partition, statique ou mobile selon la musique. Dans le Gratias, l’un des comédiens présents sur scène met en relief les entrées de chacun des membres du trio. Et si la soirée démarre dans le rire, avec ces actes d’héroïsme dérisoire accomplis par les techniciens de surface, ou le sourire, avec ces gestes de gentillesse ordinaire que la musique transcende en exemples de générosité sublime, sans parler du cocasse tableau vivant reconstituant la déposition de croix, l’émotion l’emporte dans la deuxième partie, quand le décor s’ouvre et que le groupe forme désormais un tout.


© Laurent Guizard

Les seules que l’on identifie d’emblée, ce sont les instrumentistes. Colette Diard ne quittera guère son piano, naturellement, mais Elodie Soulard est plus mobile avec son accordéon, instrument dont la présence n’a ici rien d’incongru, puisque c’est celui auquel Rossini lui-même avait songé dans un premier temps, avant de se raviser pour lui préférer l’harmonium. Celui qui s’agite d’un bout à l’autre, c’est évidemment Gildas Pungier, même si sa première apparition ne laissait nullement deviner qu’il est le chef, dont les chanteurs imitent d’ailleurs les gestes à un moment de réjouissante parodie. C’est de lui que vient l’idée de donner une forme scénique et comique à cette œuvre, et le résultat lui donne mille fois raison, surtout si l’on songe qu’après les ors de l’Opéra de Rennes, cette production se promènera en France dans des lieux où l’art lyrique n’a pas spécialement droit de cité et permettra peut-être d’attirer un public moins familier de cette musique.

L’ensemble Mélisme(s) brille ce soir autant par sa musicalité que par sa « théâtralité », ses membres campant de véritables personnages (le monsieur en costume trois pièces rose pâle à nœud papillon assorti, la dame au déambulateur, etc.) au même titre que les trois hilarants comédiens, Nathalie Baunaure en sympathique paumée, Jofre Caraben en petit fonctionnaire étriqué ou Marc Frémond, l’homme aux bottes en caoutchouc qui manie diaboliquement le mètre-ruban métallique. Quant aux solistes, ils sont impressionnants. Si Ronan Airault n’est pas la grande basse à laquelle on peut s’attendre, il faut se rappeler que la Petite Messe solennelle, dans l’intimité de sa version originale, n’appelle pas les mêmes formats vocaux que sa version postérieure orchestrée. Et en tant qu’œuvre de la période française de Rossini, il n’est pas non plus indispensable d’y entendre des chanteurs italiens : on apprécie au contraire les couleurs très françaises d’Estelle Béréau et de Violaine Le Chenadec, qui se partagent les interventions de soprano (la seconde chante le O Solitaris), ici métamorphosées en bourgeoises jumelles en manteau de fourrure. Sahy Ratia éclate littéralement dans les solos du ténor, par la clarté et le naturel de son émission, et l’on se réjouit d’apprendre qu’il reviendra la saison prochaine sur cette même scène dans un rôle de premier plan du répertoire français (mais chut, c’est déjà trop en dire). Révélation, enfin, avec la mezzo Blandine de Sansal, dont le timbre chaud se révèle particulièrement envoûtant dans l’Agnus Dei final.

 

Le spectacle sera proposé à Compiègne le 9 janvier, puis à Dunkerque, à Besançon et à Sète cette saison, à Quimper et à Nantes la saison prochaine.

 

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