Amina à la montagne

La sonnambula - Paris (TCE)

Par Christian Peter | jeu 17 Juin 2021 | Imprimer

C’est un accueil chaleureux et enthousiaste que les spectateurs du Théâtre des Champs-Elysées ont réservé à l’ensemble de la distribution de La Somnambule, en particulier l’interprète du rôle-titre longuement ovationnée à la fin de la représentation. En revanche le metteur en scène a été accueilli par une bordée de huée par une partie de la salle. Rien d’inhabituel direz-vous, sauf qu’il s’agissait de Rolando Villazón, l’un des chouchous du public parisien. Sans perdre son sourire, le ténor mexicain est revenu pour les seconds saluts avec un nez rouge de clown déclenchant l’hilarité d’une partie des spectateurs.

Pour sa première mise en scène à Paris,  Villazón n’a pas joué la carte de la tradition, il a situé l’action à la montagne, dans un décor tout blanc, une sorte de cour rectangulaire encadrée pas des parois qui semblent creusées dans la glace. En fond de scène des projections représentent un massif montagneux enneigé avec un ciel changeant selon les tableaux. Sur le mur de glace qui fait face au public, des portes alignées mènent sans doute aux logis des villageois, celle de la maison d’Amina sera taguée d’une croix noire lorsque son infidélité prétendue sera révélée. Au centre un lit au premier acte qui sera suspendu dans les airs au second. Amina apparaît entourée de trois jeunes filles sautillantes, légèrement vêtues de voiles transparents, des anges gardiens peut-être ou des elfes, en tout cas des êtres qui ne craignent pas le froid.


La sonnambula © Vincent Pontet

Les autres personnages sont vêtus de couleurs sombres, noir, marron, gris pour montrer sans doute l’austérité de cette communauté repliée sur elle-même dans laquelle ils évoluent. La direction d’acteurs est plutôt minimaliste, en particulier les choristes, le plus souvent statiques, qui commentent l’action à la manière des chœurs antiques.


La sonnambula © Vincent Pontet

La fin réserve un coup de théâtre aussi surprenant qu’imprévisible : le dénouement imaginé par  Villazón, qui contredit la musique joyeuse de l’ensemble final, n’est pas celui que l’on attend, ce qui a sans doute déclenché la réprobation de certains spectateurs. Il est cependant en accord avec l’univers glacial qui nous est dépeint.

La distribution, on l’a dit, est superlative jusque dans les rôles secondaires. Marc Scoffoni prête sa voix solide de baryton au personnage épisodique d’Alessio, l’amoureux transi dont il souligne le côté moralisateur et rigide. Le timbre corsé d’Annunziata Vestri lui permet de camper avec bonheur Teresa, cette mère aimante et protectrice qui n’hésite pas à sortir ses griffes lorsque sa fille est injustement accusée. Fine comédienne, Sandra Hamaoui dispose d’une technique accomplie qui lui permet d’affronter avec bonheur les différentes coloratures qui parsèment sa partie, notamment son air « De’ lieti auguri », et d’ornementer les reprises avec goût. Le timbre est clair et la voix bien projetée, quelques notes légèrement acidulées dans le suraigu lui permettent d’évoquer avec conviction la duplicité de son héroïne. Alexander Tsymbalyuk est un Rodolfo de luxe. Dès son entrée en scène l’ampleur de sa voix de bronze emplit sans effort tout le théâtre. On peine à croire que le bel canto n’est pas son répertoire d’élection, à entendre l’impeccable legato de son « Vi ravviso o luoghi ameni » et l’aisance avec laquelle il négocie la cabalette « Tu non sai con quei bei occhi ». Francesco Demuro trouve en Elvino un rôle à la mesure de ses beaux moyens dans la lignée de son Arturo des  Puritains à Bastille en septembre 2019. L’élégance de sa ligne de chant va de pair avec l’élégance de son maintien sur la scène. Sa projection vocale et l’insolence de son registre aigu font le reste. Enfin Pretty Yende qui remplaçait presque au pied levé Nadine Sierra souffrante, retrouve un personnage qu’elle avait déjà incarné à Zurich en 2018. Elle campe avec bonheur au premier acte une Amina enjoué, heureuse de vivre, qui tranche avec la société rigide qui l’entoure avant de sombrer dans la mélancolie au second. Les moirures de son timbre lumineux font merveille dès son air d’entrée « Care compagne » qui capte immédiatement l’attention. Son premier duo avec Demuro n’est pas dépourvu de sensualité mais c’est sa scène finale spectaculaire qui met la salle à genoux.  L’air « Ah non credea mirarti » délicatement nuancé est teinté d’émotion, la cabalette « Ah non giunge », doublée, met en valeur l’impeccable virtuosité de l’artiste dans un feu d’artifice de vocalises ébouriffantes.

Personnages à part entière, les Chœurs de Radio France et la Maîtrise des Hauts-de-Seine n’appellent que des éloges. 

Geste barrière oblige, les musiciens sont installés au pied de la scène sur la fosse, couverte pour l’occasion. Les cordes, en rangs serrés font face au chef derrière lequel sont placés les vents à bonne distance les uns des autres, pour lesquels on a sacrifié les premiers rangs du parterre.

Riccardo Frizza propose une direction souple et contrastée avec un sens aigu du théâtre. Toujours à l’écoute des chanteurs il sait ralentir le tempo pour laisser s’épanouir les voix dans les cavatines et précipiter le rythme quand l’action l’exige, notamment dans le final.

La partition est donnée dans son intégralité avec toutes les reprises, comme le précise le chef dans le programme de salle.

 

 

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