L'amour au temps du corona

La traviata - Bordeaux

Par Christophe Rizoud | mer 30 Septembre 2020 | Imprimer

On ne le sait que trop : le coronavirus continue de sévir, imposant des règles contraignantes dont on découvre chaque jour les effets pervers. On sait aussi combien est lourd le tribut payé à la crise sanitaire par le spectacle vivant. La traviata proposée par l’Opéra national de Bordeaux en ouverture de saison aide une nouvelle fois à en mesurer les conséquences, à commencer par les moins prévisibles. Une jauge réduite de moitié, distanciation sociale oblige, n’est pas sans influer sur l’acoustique de l’Auditorium, plus caverneuse qu’à l’habitude et donc moins flatteuse pour les voix.

Que reste-t-il ensuite de la mise en scène de Pierre Rambert, une fois rincée au gel hydroalcoolique ? Un plateau nu, habillé de voiles aux couleurs chargées de sens – noir, rouge, blanc : le deuil, le stupre, l’amour – ; deux danseurs en maîtres de cérémonie, dont la chorégraphie inquiétante se charge de pallier l’indigence obligée du mouvement ; des artistes du chœur hors-jeu, assis à bonne distance à l’arrière-scène ; des amants éperdus qui ne s’embrassent pas ; un père et un fils qui s’affrontent sans se toucher ; des rivaux qui n’en viennent pas aux mains ; des fêtards solitaires... Tel est l’amour fou au temps du corona. Les effusions lyriques s’accommodent mal des gestes barrières. En dépit de ces embarras cependant, l’opéra de Verdi fidèlement transcrit par Pierre Rambert continue de démontrer son efficacité dramatique.

La deuxième distribution, racontée par Jean-Claude Meymerit, révélait en Violetta une jeune chanteuse originaire de Mitrovica au Kosovo, Elbenita Kajtazi. La première a pour carte-maîtresse la prise de rôle de Rachel Willis-Sørensen. Il n’est pas évident à celle qui sera bientôt Leonora à Barcelone en remplacement d’Anna Netrebko, d’investir son personnage dans ces drôles de conditions. Il lui faudra d’autres productions pour continuer de fouiller une psychologie dont la clé réside moins dans les forces que dans les faiblesses. Travailler l’éloquence de la colorature, ajouter de nouvelles teintes à une palette de couleurs encore franches, doser les nuances – conserver la puissance dévastatrice de « Amami, Alfredo » mais oser le murmure dans les premières mesures de « Dite alla giovine » –, accentuer le relief en creusant les failles. Fissurer ce médium apparemment indestructible pour enfin faire pleurer le marbre et résoudre l’impossible paradoxe de Violetta, sainte et courtisane, si tant est que les affinités avec le rôle se confirment.


© Eric Bouloumie 

Pour Benjamin Bernheim, l’aventure est inverse. Après avoir exploré en long, en large et en travers Alfredo, il s’agit de poursuivre sur d’autres chemins une carrière désormais bien engagée. Dire adieu à une forme d’idéal, à une jeunesse lumineuse doublée d’une poésie non dénuée de candeur. Le ténor est aujourd’hui insurpassable dans la cantilène, l’art d’effleurer puis d’amplifier la note, et la manière de tracer la ligne d’un trait égal et tendre sans mièvrerie. L’ardeur de la cabalette, « Oh mio rimorso ! », la colère de « Ogni suo aver tal femmina » conviennent moins à un tempérament policé et à l’élégance innée du chant même si, dans ces moments où la force importe, l’éclat et le volume en imposent. Ce couple d’amoureux est-il le mieux apparié ? En ampleur vocale assurément, mais en intentions ?

Il en faut peu pour que l’un et l’autre, si applaudis soient-ils, ne se fassent doubler sur la ligne d’arrivée par Lionel Lhote. A rebours d’une certaine tradition charbonneuse, Giorgio Germont a ici le timbre clair avec pour conséquence un portrait moins patriarcal et un rapport différent avec Violetta (sans que la mise en scène ne cherche à exploiter le filon). Surtout, le baryton parvient en un chant admirablement conduit à faire de « Di Provenza il mar » autre chose que la rengaine dans laquelle la cavatine de Germont s’embourbe trop souvent, pour ensuite enchaîner avec une cabalette d’un héroïsme décoiffant, qui fait de Giorgio non le père d’Alfredo mais le frère de Manrico – Le Trouvère.

Autre méfait du covid-19 ? La distance imposée entre les musiciens dans la fosse et les solistes induit quelques décalages, comme si les interprètes avaient du mal à trouver leurs repères, ce qui ne surprendrait pas un soir de première mais étonne davantage s’agissant de la dernière. La direction animée de Paul Daniel n’en est pas moins vivement ovationnée par un public reconnaissant aux artistes et au personnel de l’opéra de faire acte de courage et de résistance envers et contre une situation décidément pénalisante.

 

 

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