Juste une mise au point

La Traviata – Clermont-Ferrand - Clermont-Ferrand

Par Roland Duclos | dim 04 Février 2018 | Imprimer

Pas l’ombre d’un doute : Serenad Uyar incarne au superlatif cette Traviata impressionnante de ferveur vocale doublée d’une tragédienne accomplie, voulue par Olivier Desbordes. Ainsi que le racontait Charlotte Saulneron-Saadou à Saint-Céré en août 2016, l'opéra de Verdi est envisagé comme un  long flash-back, où Violetta se reconnait dans la fantomatique doublure muette de la comédienne Fanny Aguado, tandis qu’un caméraman suit les moindres expressions de son visage douloureux retransmises sur grand écran. A travers ce regard croisé, la dévoyée se fait le témoin de sa propre déchéance dont elle convoque la mémoire depuis son lit qu’elle ne quitte pas si ce n’est pour errer parfois à la recherche des fantômes qui la hante. Des souvenirs qu’elle invoque pour mieux en accepter la fatalité et s’en revendiquer plus qu’elle ne semble les subir. A cet échec à aimer et à s’aimer, Desbordes confère une dimension durassienne, déclinaison de La Maladie de la Mort. Un drame de l’incommunicabilité aussi : les protagonistes ne s’adressent qu’à une ombre sans voix, pâle reflet d’une Violetta pourtant omniprésente mais qu’ils ne voient pas. La vidéo en scrute les moindres attitudes et les derniers souffles à la manière d’un documentariste qui suit la lente agonie d’un animal traqué par des prédateurs. Seule Violetta est consciente de son échec et de sa chute que fixe le regard froid de la caméra voyeuriste.

Cette austérité janséniste est scrupuleusement portée par un orchestre à effectif spartiate : les dix sept musiciens de l’Orchestre de l’Opéra Eclaté sous la direction au scalpel de David Molard. Pas une once de gras : une conduite déterminée et d’une concision sans raideur, révèle des couleurs et une précision verdiennes trop souvent noyées sous d’inutiles effets de manches. Sa lecture vive et incisive va droit au but : la théâtralité verdienne conjuguant éloquence et netteté des reliefs et chromatismes.


© Nelly Blaya

Dans un décor d’un ascétisme mortifère, les scènes festives en noir et blanc, prennent des allures de danse macabre à peine troublées par des déambulations à minima. Mais le sens est toujours au-delà des signes qui en attestent. Cette triangulation entre les trois figures de Violetta peut et doit aussi se comprendre comme la manifestation de la versatilité des sentiments humains et de la fugacité de l’existence. Et comment ne pas y percevoir « la trace éphémère d’un sens inépuisable » pour reprendre la formule du philosophe Stéphane Mosès ? Desbordes apporte la preuve par trois que bien des lectures sont encore ouvertes même si l’on est bien dans la permanence d’une tragédie dont l’acmé demeure le sacrifice consenti de Violetta, intemporelle Iphigénie.

Que Serenad Uyar en soit la parfaite incarnation s’impose d’emblée comme une urgence qui ne faiblira pas depuis le vertige de ses aigus sur le fameux « Gioir » et la pure folie extatique du « Dee volare il mio pensier ». Souplesse et sincérité engagée du timbre, sensualité et finesse du grain s’accordent exemplairement à la psychologie du personnage condamné à la solitude ainsi qu’à l’enjeu dramaturgique sublimé sur un saisissant « Morro ! la mia memoria ». Elle est Violetta, fragile et déterminée. Elle est courtisée plus que séductrice. Elle est prisonnière de son absolu de pureté amoureuse : « Oh, come dolce mi suona ». Elle est condamnée à demeurer incomprise, victime de son charisme.  Et lorsqu’enfin, dans l’ultime scène, les amants se retrouvent physiquement dans une étreinte partagée, c’est pour mieux sceller leur échec consommé.

Alfredo altier et de bel prestance, Gino Nitta l’est dans ce contexte avec vaillance et autorité dès le cultissime « Misterioso » dont il gravit les aigus avec une ardeur conquérante. Des vertus qui culminent dans un impressionnant « Ogni suo aver tal femmina ». Pas davantage de réserve sur le Germont de Christophe Lacassagne, toujours dans ce parti-pris intimiste. Fierté de la tenue vocale, plasticité de l’expression et surtout la consistance de son étoffe dynamique dans les graves, imposent la juste dimension verdienne de son phrasé. Une production qui se distingue par l’équilibre de son casting, particulièrement sensible sur le reste de la distribution qu’il s’agisse entre autres de la Flora de Sarah Lazerges , d’Eric Vignau en Gaston, de Yassine Benameur et bien sûr de Nathalie Schaaff, sobre mais émouvante Annina.

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En tournée : 15 mars 2018 au Théâtre de Cahors ; 16 mars à Figeac ; 18 mars à la Maison de la Culture de Nevers ; 27 mars à l’Avant Seine de Colombes ; 29 mars au Théâtre de Mende ; 3 avril 2018 à La Rotonde de Thaons les Vosges

 

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