Un trio de choc, de tendresse et… d’amour

La Voix humaine / Point d'orgue - Bordeaux

Par Jean-Claude Meymerit | mer 06 Octobre 2021 | Imprimer

Anne-Catherine Gillet, Jean-Sébastien Bou et Cyrille Dubois triomphent actuellement sur la scène du Grand Théâtre de Bordeaux dans La Voix humaine de Françis Poulenc et Point d’orgue de Thierry Escaich, mis en scène par Olivier Py, dont la création mondiale a eu lieu au TCE en mars dernier, sans public hélas en raison de la pandémie de Covid-19.

Il y a soixante années, sur cette même scène bordelaise, le public découvrait La Voix humaine, créée à l’Opéra-Comique jour pour jour deux ans auparavant. La présence de Denise Duval, star des années cinquante dans une œuvre très moderne pour l’époque, dans le décor et la mise en scène de Jean Cocteau, avait attiré la curiosité du public bordelais. Pour ne pas trop le brusquer et perpétrer une tradition très française portant sur la longueur des spectacles, la soirée avait été prolongée par l’opéra farce de Jacques Ibert, Angélique, suivi du ballet Les Sylphides. Aucun lien entre ces trois œuvres. A la création de La Voix humaine à la salle Favart à Paris, Isoline, opéra féérie d’André Messager, complétait l’affiche. À l’époque ce méli-mélo d’ouvrages lyriques plaisait beaucoup. En 2007 à Bordeaux, Mireille Delunsch avait eu l’idée d’adjoindre à la tragédie lyrique de Poulenc le rarissime Mort de Cléopâtre d’Hector Berlioz dont les deux thématiques semblaient assez proches. Tentative louable mais discutable. Il a donc fallu attendre 2021 pour que La Voix humaine trouve enfin son œuvre sœur, et forme avec Point d’orgue un véritable diptyque.

L’impressionnant et unique décor de Pierre-André Weitz, représente une chambre tournant sur elle-même à 360° lors de quelques séquences. Tous les objets, vêtements  et literie valsent dans l’espace en créant des images à couper le souffle. Les artistes au milieu de ce charivari se fraient des passages en évitant certains éléments. Même si le regard est absorbé par la rotation du décor, on ne perd pas une bribe de texte, de musique et d’action. Bien au contraire, ce « foutoir » organisé conforte les drames scéniques en soutenant leurs propos psychologiques et physiques. Tout est dit et se complète. Du très grand Olivier Py.


© Eric Bouloumie

Anne-Catherine Gillet, pour une prise de rôle, est Elle dans les deux ouvrages. Vêtue d’une chemise de nuit satinée rouge, les yeux dégoulinant de maquillage, elle capte l’auditoire dès les premières répliques, justes et percutantes. Comédienne jusqu’au bout des ongles, à la diction parfaite, elle occupe l’espace du décor très accidenté en criant son amour sans se départir d'une élégance naturelle. Contrairement aux productions traditionnelles de La Voix humaine, l’absence d’un combiné de téléphone entre ses mains, apporte en stimulant l'imagination une dimension beaucoup plus intérieure. Lui, tant sollicité pendant les quarante cinq minutes de l’ouvrage apparait discrètement en compagnie de son amant, le diabolique L’Autre. Ce qui permet de les retrouver après l’entracte dans Point d’orgueJean-Sébastien Bou et Cyrille Dubois explosent d’énergie sans mettre un seul moment en péril leur qualité musicale et leur engagement vocal. Quelle fougue ! Du parler au chant, en passant par des jeux de scène presque acrobatiques, le metteur en scène ne les a pas épargnés. Pendant que le «  Je t’aime moi non plus » entre les deux protagonistes masculins continue à provoquer des dégâts psychiques et physiques, principalement sur Lui, Elle, en entrant, ne fait qu’empirer la situation. Le rideau tombe sur Lui, aveuglé par « la lumière blanche », abandonné et perdu, dans une grande douceur lyrique et poétique, provoquant une vive et rare émotion.

Ce spectacle fortement visuel et théâtral est porté par l’Orchestre national de Bordeaux Aquitaine qui, immédiatement après le torrent musical de Robert le Diable, empoigne avec ardeur et précision les deux partitions contemporaines, sous la direction de Pierre Dumoussaud. La création mondiale publique Point d’orgue imbriquée avec grande finesse à La Voix humaine, permet à ces deux œuvres, basées sur des textes bouleversants et des écritures musicales assez proches, d’être désormais indissociables.

Nota : Les fans d’Olivier Py ont pu assister successivement à deux de ses productions : La Gioconda à Toulouse et La Voix humaine/Point d’orgue à Bordeaux.
 

 

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