Entre Shakespeare et Wagner

Le Roi Arthus - Erl

Par Jean-Marcel Humbert | dim 24 Juillet 2022 | Imprimer

Le passé est-il la nouveauté ? Quand un metteur en scène respecte le texte, les personnages et la dramaturgie, comme le fait ce soir la metteuse en scène Rodula Gaitanou, que l’on se sent bien ! Non pas qu’il faille rejeter toutes les transpositions, certaines sont fort bien venues. Mais ce soir, on retrouve avec bonheur l’esprit de Jean Vilar et de Guy Rétoré. Ringard, me direz-vous ? Les soldats ont des lances faites de manches à balais, les méchants ont l’air de vrais méchants, et les gentils de vrais gentils. Les costumes de takis sont uniformément gris, usés et salis où il faut et comme il faut, sauf Genièvre et sa longue chevelure rousse, et Merlin tout de blanc vêtu. Quant au praticable, également du talentueux takis, il est tout à fait années 60, mais quelle efficacité dans ce cercle éclairé par Simon Corder, qui enserre les personnages, et les tient prisonniers jusqu’à la mort. Donc rien de bien nouveau dans tout cela, sinon une redoutable efficacité. C’est du vrai théâtre, une mise en perspective et en abîme par des moyens artificiels, par une évocation d’une réalité historique recréée, par une imagerie restructurée à l’aune de notre propre imagination collective.


© Foto Xiomara Bender

Mais il faut convenir que l’œuvre s’y prête tout particulièrement. La publicité du festival d’Erl mise sur une œuvre wagnériste : c’est Chausson reconnu au sein du « Bayreuth autrichien ». Et c’est bien connu, Chausson, qui est allé plusieurs années de suite à Bayreuth, était un grand admirateur de Wagner. Des impressions, pour ne pas dire des citations, rappellent notamment Parsifal, Tristan et Yseut (quant à La Walkyrie on en retrouve l’idée scénique avec le cercle de feu final). Mais dans le même temps, on ne peut pas ignorer tout ce que la musique de film a emprunté aux compositeurs français, et l’on ne peut entendre les cuivres retentissants sans penser aux reconstitutions historiques hollywoodiennes des années 50 : l’ombre de Robert Taylor plane sur la représentation.


© Foto Xiomara Bender

L’autre grande qualité de la création de cette nouvelle production est sa grande unité de ton. Le jeu des chanteurs y est strictement contrôlé, le moindre geste, la moindre intonation ont leur raison d’être, c’est vraiment l’union intime du théâtre joué et du théâtre chanté. Quand des interprètes se donnent à fond dans ce jeu d’illusion, alors c’est le bonheur complet, et la troupe réunie ce soir y réussit brillamment. La distribution est dominée par Aaron Cawley (Lancelot), dont Yvan Beuvard vient de saluer la récente performance dans le rôle d’Hermann de La Dame de Pique à Avignon. On le retrouve ce soir en très grande forme : la puissance de sa voix est impressionnante, son endurance à l’avenant, sa prononciation du français et sa capacité à varier les registres jusqu’à la plus grande douceur, en font un ténor héroïque avec lequel il va falloir compter. À ses côtés, Anna Gabler, habituée des œuvres wagnériennes, chante une Genièvre tout en finesse, avec bien sûr quelques éclats, mais aussi en parfaite adéquation avec le jeu de ses partenaires. Même la scène de son suicide (elle se pend à l’aide de sa longue chevelure) passe ici en douceur, devenant ainsi presque plausible. Le roi Arthus de Domen Križaj, plein de tact et d’émotion comme toute la mise en scène, assure de sa voix forte et posée l’équilibre général. On ne peut citer tous les autres chanteurs, qui concourent au haut niveau de cette représentation, avec une mention spéciale pour le Merlin de Kabelo Lebyana et pour le fidèle écuyer Lyonnel d’Andrew Bidlack. Les chœurs sont excellents, de même que l’orchestre, mené de main de maître par le chef Karsten Januschke qui a su retrouver les plus belles sonorités de la partition de Chausson.
Une magnifique représentation, en tous points exemplaire, saluée par un triomphe public particulièrement mérité.

Signalons que la production, prévue à l’origine dans le Festspielhaus, a été déplacée au Passionsspielhaus du fait de la reprogrammation à de nouvelles dates de Bianca e Falliero, la lourdeur des dispositifs scéniques ne permettant pas de programmer dans le Festspielhaus les deux œuvres deux jours de suite.

 

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