L'audace ne paye pas toujours...

Les pêcheurs de perles - Luxembourg

Par Claude Jottrand | mer 08 Mai 2019 | Imprimer

C’est une production de l’opéra des Flandres de 2018 qui a jeté l’ancre pour deux soirées au Grand Théâtre de Luxembourg, avant de se retrouver à Lille à la saison prochaine.

Mal aimé du répertoire, les Pêcheurs de perles ont souvent été moqués pour la pauvreté de leur livret, leur orientalisme de pacotille (alors que c’est précisément cet exotisme qui avait séduit le jeune Bizet et le public parisien sous Napoléon III) les références à la religion Brahmane et le caractère fort convenu de la partition. La pièce comprend certes son lot de beaux airs et de thèmes séduisants, mais la qualité globale reste très en deçà de ce que le compositeur allait montrer quelques douze années plus tard dans Carmen.


Les danseurs, Stansilav Vorobyov (Nourabad) et Stefano Antonucci (Zurga) © DR

C’est également une œuvre qui fait rarement l’objet d’une réelle transposition, ce que les équipes du collectif FC Bergman ont tenté ici, avec une certaine audace, jugez plutôt : tous les protagonistes sont arrivés au terme de leur existence, ils se retrouvent dans un hospice pour vieillards – sorte de métaphore du rivage ou échouent nos vies - et revivent par flashbacks l’intrigue amoureuse de leur jeunesse, que le temps n’a pas réussi à apaiser. Chaque personnage est dédoublé, par de jeunes danseurs pour ce qui concerne Leïla et Nadir, et par Nourabad, qui par un audacieux raccourci est ici assimilé ici au jeune Zurga. Et la mort du même Zurga à la fin du spectacle, qui finit en caleçon et liquette dans un des tiroirs de la morgue, et aussi une interprétation très libre du livret, dont la nécessité ne s’imposait sans doute pas. Finies les références à l’Orient, oubliée la religion Brahmane, la dure réalité d’aujourd’hui vous saute aux yeux,  à grand renfort de fauteuils roulants et de déambulateurs, sans plus laisser aucune place au rêve. Est-ce à dire que sous cette forme l’œuvre est mieux équilibrée ? Pas certain !

Le décor est un plateau tournant divisé en trois espaces bien distincts : le réfectoire de l’hospice et son mobilier de formica, une morgue à tiroirs digne des meilleurs feuilletons américains – avec en annexe la chambre de Leïla – et une plage au bord d’un océan déchaîné, grand morceau de virtuosité de carton pâte, du plus bel effet dramatique mais un peu instable, au point qu’on a dû lui mettre un étai de chantier pour assurer la sécurité des chanteurs.

Le réalisme flamand qu’on sent ici très présent ne nous épargne ni les corps abîmés par le temps ni les détails sordides de la vie à l’hospice, de sorte que le beau duo d’amour entre Leïla et Nadir ( « Ô doux moments ») doublé d’une chorégraphie très tendre entre leurs juvéniles avatars, apparaît comme une bouffée d’air frais et de charme dans un univers sans concession.

Cette transposition fonctionnerait sans doute assez bien avec une intrigue plus structurée et plus fournie mais on ne peut s’empêcher de penser que ce livret-ci n’en demande pas tant, et qu’au lieu de le renforcer, la mise en scène en révèle plutôt les faiblesses.

La déception vient aussi des chanteurs, même si la soprano péterbourgeoise Elena Tsallagova livre une très belle prestation dans le rôle de Leïla : la voix est grande et belle, avec un vibrato serré, la diction française pas mauvaise, elle est une des sopranos dont la carrière se développe internationalement avec beaucoup de succès. Mais le reste de la distribution n’est pas à la hauteur. Le ténor américain Charles Workman n’a plus tout à fait dans la voix la souplesse qu’il faudrait pour chanter confortablement le rôle exigeant de Nadir ; l’émission recule assez souvent entrainant des disparités de couleur, les attaques dans l’aigu, qu’il prend en force, sont incertaines, tendues et peu libres. Cela s’améliore un peu au fil de la représentation, lorsque le chanteur allège enfin la voix dans le fameux air « Je crois entendre encore », que tout le monde attend. Pas vraiment satisfaisant non plus, le Zorga de Stefano Antonucci qui accuse peut-être les effets de l’âge. La voix chevrote, les aigus sont poussifs, l’émission est instable. Le manque d’équilibre avec la soprano se fait fort ressentir dans le beau duo « Je frémis, je chancelle », que Leïla domine largement. La basse Stanislav Vorobyov quant à lui, livre une honnête prestation dans le court rôle de Nourabad. Tout cela reste professionnel, bien sur, mais pas réellement satisfaisant pour une oreille exigeante.

Chœur et orchestre, sous la baguette de Jan Schweiger se débrouillent plutôt bien, mais sans éclat particulier.

 

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