Les enfants et les Guillaume, en scène !

Les Sauvages. Contes du quartier - Nantes

Par Catherine Jordy | mar 29 Juin 2021 | Imprimer

Au terme de trois années de travail, la création mondiale des Sauvages peut enfin avoir lieu au Théâtre Graslin de Nantes, malgré les menaces d’annulation liées à la situation sanitaire couplées avec l’occupation du théâtre depuis mars dernier. On se réjouit de découvrir cette œuvre résolument ancrée dans son temps et au plus près des tendances musicales actuelles, qu’Alain Surrans, le directeur général d’Angers Nantes Opéra, a voulu inscrire dans sa programmation au même titre que les œuvres de Répertoire, avec détermination et ténacité. Qu’on en juge un peu : un projet issu des quartiers populaires davantage connus pour les problèmes de trafic de drogue que pour leur rayonnement culturel, où l’on sollicite des jeunes venus d’écoles du Breil et des Dervallières qui deviennent les héros, donc les chanteurs, pour un Ouest Side Story fruit d’une intense collaboration entre les divers protagonistes. À l’origine, c’est le musicien Guillaume Hazebrouck qui élabore le projet et le propose à l’équipe de l’Opéra. S’en suit un travail avec les jeunes qui participent à la l’invention du livret, réfléchissent au décor et aux costumes, soutenus en cela par les différentes équipes du théâtre, car non seulement le spectacle a été accueilli sur scène, mais les équipes techniques ont toutes collaboré à sa réalisation. Toute cette aventure, envers et contre tout, a fini par aboutir et, au vu du résultat, on est bien contents que le projet ait pu voir le jour, quoi qu’il ait pu en coûter.


© Jean-Marie JAGU

Le charmant théâtre à l’italienne bleu et or, telle une Fenice de la Loire, accueille donc ces « Contes de quartier » et leur décor de zone franche a priori peu glamour. Avant le spectacle, deux jeunes femmes viennent rappeler que le théâtre est occupé depuis le mois de mars pour lutter contre la précarité des intermittents. On ne peut pas rater les banderoles qui ornent les colonnes du pronaos du bâtiment et dans le hall, les statues qui encadrent le grand escalier sont d’ailleurs recouvertes d’une couverture de survie qui leur sert de tablier ; mais les porte-paroles laissent clairement percer toute la sympathie que tout un chacun semble ici développer pour le spectacle qui va se dérouler et dont, ce vendredi, c’est la troisième et, déjà, dernière représentation.

Le rideau se lève sur une sorte de butte en pente, comme un théâtre naturel, dans les plis duquel des enfants sont installés, dans une scénographie de Guillaume Carreau. De part et d’autre, une forêt (côté jardin) et un escalier (côté cour). Deux bandes cohabitent, l’une composée de pré-adolescents et l’autre de jeunes un peu plus âgés. Parmi les plus jeunes, une fillette qui ramasse des canettes pour espérer un jour pouvoir aller à l’école des cosmonautes (les cinéphiles penseront sans doute au très beau film Gattaca, où le protagoniste principal, prédéterminé par sa naissance, n’a en principe aucune chance de réaliser son rêver de partir dans l’espace). Dans l’autre bande, son frère, qui a quitté la maison et joue les durs. Et tout à coup, c’est l’irruption d’un personnage mystérieux, la Sauvage, qui les fascine tous et qu’on va essayer de protéger de la police qui est à sa recherche. Ce conte des temps modernes, destiné à un public très large, comporte plusieurs niveaux de lecture et foisonne de références très diverses qui commencent par éveiller l’intérêt ; puis, une fois qu’on se prend au jeu, l’émotion nous envahit par, à la fois face à la performance des enfants mais aussi la poésie qui se dégage de l’œuvre et du livret, écrit par Guillaume Lavenant. Le décor, clairement inspiré des quartiers nantais, devient universel et intemporel (avec des réminiscences variées, comme par exemple le décor d’Un tramway nommé désir ou des scènes de Mon oncle de Jacques Tati), sorte de Central Park hexagonal. Les costumes, largement inspirés par les choix des jeunes protagonistes, sont eux aussi très esthétiques (ils auraient sans doute plu à Jacques Demy). Le travail de Guillaume Gatteau pour la mise en scène est également à saluer : la collaboration avec les enfants a été visiblement fructueuse et les mouvements et déplacements des uns et des autres équivalent à une belle chorégraphie, l’air de rien. Tout cela culmine dans la scène de lévitation des enfants, sorte d’Assomption ou de Transfiguration de banlieue bluffante.

La partition de Guillaume Hazebrouck fourmille de trouvailles qui permettent de faire entendre les bruits des quartiers avec un réalisme teinté d’onirisme. Canettes, scooters, sirènes de police et autres bruits de la ville sont restitués avec un tout petit ensemble très expressif composé d’un Steel Drum, d’une Beatbox, d’un piano, de percussions et d’instruments à cordes. À première écoute, la musique est non seulement riche, mais aussi belle et fluide. À la tête de la formation, Rémi Durupt parvient à déployer une palette très colorée et à synchroniser tout ce petit monde. Les enfants se tirent très bien de leur rôles parlés ou chantés, même s’il a tout de même fallu sonoriser les solistes. Le chant lyrique est réservé aux adultes, à commencer par la mère, Leïla, interprétée par la merveilleuse soprano Marie-Bénédicte Souquet, tout en délicatesse et retenue, comme son personnage de femme qu’on devine aimante et probablement battue, mais mère courage. Elle sublime sa partie, tout en laissant du champ à la Sauvage, interprétée par Laurène Pierre-Magnani, tout droit venue du musical (et qui en garde les inflexions, le phrasé et la technique). Sorte de Lady Tramp bourrée de charme et auréolée de grâce, la jeune femme rayonne et correspond parfaitement au rôle. Agustin Perez Escalante propose un père tout en nuances, tourmenté, contesté dans son autorité et probablement ses certitudes, ce qui le rend touchant. Sa diction est parfois difficilement audible, mais cela sert le rôle. À la croisée des genres, le slameur Nina Kibuanda déploie tout son bagout et excelle en maire caricatural et suffisant. Pour couronner le tout, le beat boxer Julien Stella intervient avec un rap exaltant, dont le rythme a été suggéré par les enfants. Les chœurs des enfants sont épaulés par les chœurs de l’opéra, impeccables, surtout quand ils débarquent, plus flics que nature. Art lyrique, musical, slam, rapp, chorales, tous ces télescopages se font en harmonie.

Si l’opéra est un lieu souvent hors du temps qui, certes, permet la catharsis, mais auquel on reproche trop fréquemment de n’être en phase qu’avec une élite, Les Sauvages apportent la preuve que, comme c’était sa vocation, l’opéra peut être et de fait est un art populaire. Il n’est pas étonnant qu’un tel projet ait pu voir le jour dans la ville de Jacques Demy, l’auteur, entre autres, des Parapluies de Cherbourg ou d’Une chambre en ville, qui sont de facto, des opéras (certains vont avoir un « haut-le-chœur » en lisant ces lignes, mais tant pis), puisque ces films où l’on chante en continu – et où chaque mot est compréhensible par l’auditoire, sans l’aide des sous-titres, cela n’a pas toujours été assez souligné –, sont des œuvres d’art totales (ou Gesamtkunstwerk, encore un terme qui va faire sauter au plafond les wagnériens purs et durs) à part entière.

S’il a abouti, l’opéra Les Sauvages n’aura été donné que trois fois, ce qui est bien peu. Cela dit, des captations ont été faites et un documentaire tourné par France 3 va bientôt être disponible. Il faut espérer qu’un DVD du spectacle voie le jour et que l’opéra puisse être repris ailleurs. Le travail des quatre Guillaume et de tous leurs collaborateurs mérite bien cela…

 

 

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