Ici l’on parle alsacien, hopla geiss !

Lischen et Fritzchen, et Un mari dans la serrure - Paris

Par Jean-Marcel Humbert | ven 28 Février 2020 | Imprimer

Lors de la mini-dispute qui oppose Fritzchen et Lischen, celle-ci s’insurge : « S’moquer d’une fille parce qu’elle conserve l’accent de son pays !… ». Or le hasard de l’actualité fait qu’une proposition de loi visant à promouvoir la France des accents, notamment pour lutter contre toute discrimination susceptible de naître de ce fait, est en cours d’étude à l’initiative du député de l’Hérault Christophe Euzet. Il ne faudrait toutefois pas oublier que les particularismes régionaux – que l’on doit bien sûr respecter et préserver – étaient à l’époque d’Offenbach une inépuisable source de rire pour le théâtre et les dessins humoristiques. Donc si Offenbach se moque gentiment de l’accent alsacien – si proche de son propre accent dont il avait lui-même eu à souffrir – c’est aussi avec une véritable préoccupation sociale, dans le but de sensibiliser le public en lui montrant combien cela peut être blessant d’en faire un critère de rejet. Ce rire restait alors commandé par les mécanismes de l’époque dans lesquels le spectateur populaire se reconnaissait : celui qui ne parle pas « comme tout le monde » est l’étranger, venu d’ailleurs, qui réveille les peurs ancestrales et le refus de l’autre. Le rire devenait donc dès lors une arme contre cet état de fait.

Aujourd’hui, quoi qu’on en pense, ce mécanisme a beaucoup évolué, les accents régionaux font partie du patrimoine national et l’on regrette plutôt leur affaiblissement. De même, on ne rit plus des mêmes choses. On rit de l’absurde de l’air des balais, ou de la fable de La Fontaine « Le rate de file et le rate des champs » transcendé par l’accent alsacien. Mais on rit surtout des personnages et de leurs interprètes, tout particulièrement dans l’irrésistible duo « Je suis Alsacienne, je suis Alsacien », qui est à cet égard le sommet hilarant de la représentation, et qui justifierait à lui seul d’aller voir cette production.


Damien Bigourdan (Fritzchen) et Adriana Bignagni Lesca (Lischen) © Raphaël Arnaud/Bru Zane

Malheureusement, tout n’est pas de la même eau, car cette soirée – qui ne dure qu’une heure – est composée pour sa première moitié qui paraît bien longue, d’une petite pièce avec quelques airs de Frédéric Wachs, Un mari dans la serrure, dont on n’a guère envie de sauver que « Ce n’est pas un métier facile que le métier d’assassin ». Si l’on compare cette œuvrette avec le même sujet traité par Offenbach dans Un mari à la porte, on se rend compte de ce qui sépare un compositeur de génie d’un compositeur ordinaire. Mais la part principale de ce désintérêt vient certainement du metteur en scène Romain Gilbert, qui a conçu, pour unifier le spectacle, l’histoire pesante d’une jeune comédienne qui essaie de trouver du travail. Quand, de plus, les choses dérapent parfois involontairement, on ne peut s’empêcher de penser aux Branquignols. Ainsi, alors que l’opérette d’Offenbach est commencée, le rideau porte encore le titre de la première œuvre ; Fritzchen chante son premier air dans le costume de Bigorneau, et d’ailleurs Lischen, quand elle le voit arriver, s’exclame « tient, voilà Mr Bigorneau ! ». Bref, on n’y comprend plus rien, et je mets au défi quelqu’un de non averti de saisir que l’on vient de changer d’œuvre. A cela s’ajoutent le lourd décor de Mathieu Crescence, les accessoires qui ne fonctionnent pas (ah, ces valises qui ne ferment pas, et ce rideau que l’on n’arrive pas à tirer !), les costumes qui ne tiennent pas (le pantalon blanc de Bigorneau qui descend doucement, et la robe de Lischen qui tombe carrément par terre). Je sais que c’est une première, mais quand même, tout cela mis bout à bout donne une impression d’amateurisme et de théâtre de patronage. On se prend à regretter de  ne pas avoir eu droit à une version de concert, mais avec orchestre.

Les chanteurs-acteurs, soutenus pas l’excellent Jean-Marc Fontana au piano, ont beaucoup de professionnalisme – et de mérite – à parer au mieux à tous les incidents. Ils jouent, surtout dans Offenbach, d’un décalage et d’un humour au second degré parfois subtil, et chantent avec de grandes voix d’opéra peut-être un peu surdimensionnées. Adriana Bignagni Lesca (Thérézina et Lischen) a une grande autorité scénique et un véritable don comique, qui n’empêchent pas l’émotion dans le deuxième duo de Lischen et Fritzchen. Elle crée, avec son improbable costume et ses nattes façon Juanita Banana (Scopitone d’Henri Salvador), un personnage hénaurme et finalement irrésistible. Sa voix est, on le sait, magnifique, et elle en tire nombre d’effets comiques. Damien Bigourdan (Bigorneau et Fritzchen) n’est pas en reste, et lui donne la réplique avec entrain. Sa voix a paru ce soir un peu dure, mais sans doute le spectacle a-t-il maintenant besoin de se roder.

 

 

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