Pianiste, chef de chant et chef du chœur à vocation pédagogique Fiat Cantus, Thomas Tacquet mène une carrière à la croisée de l’opéra, du concert et de la recherche. Collaborateur régulier de nombreuses maisons lyriques et ensembles spécialisés, il développe en parallèle une activité discographique consacrée à la redécouverte de répertoires français méconnus. Également engagé dans le travail éditorial et musicologique, il dirige plusieurs projets artistiques, dont le Forum Voix Étouffées.
Pouvez-vous nous présenter en quelques mots le Forum Voix Étouffées.
Il s’agit d’un projet né en 2005 sous l’impulsion d’Amaury du Closel, chef d’orchestre mais aussi musicologue, qui avait publié en 2003 chez Actes Sud Les voix étouffées du troisième Reich, un livre de référence sur la mémoire des compositeurs victimes du nazisme. A partir de cet ouvrage, il a décidé de créer une structure à l’échelle européenne pour valoriser ces musiciens sous forme de concerts et d’ateliers.
Assez rapidement, le projet global a été soutenu par la Commission européenne – qui reste son principal soutien. Aujourd’hui, vingt ans après sa création, le Forum Voix Étouffées compte plus de soixante structures partenaires.
Quelles sont ces structures partenaires ?
Ce sont soit des lieux mémoriaux qui accueillent des concerts, soit des orchestres auprès desquels nous avons une mission de conseil à la programmation. Nous sommes par exemple partenaire du Berliner Kammerorchester. L’année prochaine, nous avons un projet avec l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie autour de ces musiques empêchées.
Nous avons aussi des partenaires universitaires car nous avons une mission de recherche en musicologie sur ces sujets. Nous contribuons aussi parfois à la réédition ou à la diffusion des partitions.
C’est dans ce cadre de diffusion que se place la collection d’enregistrements Voix Etouffées – Missing Voices développée depuis maintenant deux ans avec le label Hortus et Dimitri Malignan, un jeune pianiste français.
Quel est l’objectif de cette collection ?
Offrir à travers chaque chaque album la présentation d’un compositeur victime d’empêchements totalitaires au XXᵉ siècle : faire découvrir un pan méconnu de son œuvre, voire contribuer à l’enregistrements de certaines œuvres inédites.
Nous avons commencé avec Schönberg pour le 150e anniversaire de sa naissance, en proposant non ses œuvres les plus célèbres mais celles réarrangées par ses étudiants, dont Webern. Puis nous avons poursuivi avec Henriëtte Bosmans, Joseph Kosma, Dan Belinfante.
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Vous avez choisi jusqu’à présent des musiciens persécutés par les nazis. Avez-vous prévu d’étendre votre démarche à d’autres régimes répressifs, notamment communistes ?
Oui. Nous avons aussi une ouverture sur le XXIᵉ siècle. Hier, par exemple, nous avons interprété une pièce d’un compositeur palestinien. Nous travaillons actuellement avec des compositeurs iraniens. Malheureusement, la question de la répression est toujours d’actualité, encore plus ces derniers mois.
C’est ce que je trouve formidable dans ce projet, nous faisons de la musicologie active. Nous donnons un sens à notre travail de musicien en le reconnectant avec la politique. On a tendance à vouloir totalement déconnecter la musique du monde politique. Pourtant, l’un des premiers ministères français à la Révolution était le ministère de la Chanson. Et c’est par la chanson qu’on transmettait dans les campagnes les dernières nouvelles de la Révolution française.
On voit également à quel point la musique dans les camps de concentration avait un rôle clé, à la fois salvateur mais aussi destructeur, avec des chants militants diffusés 24 h sur 24 ou presque. Nous voulons réengager aussi un rapport avec les idées fortes de démocratie et de mémoire, qui ont tendance aujourd’hui à être mises à mal.
Vous contribuez en même temps à explorer un répertoire méconnu.
Oui, c’est aussi ce qui me motive avec le Forum Voix étouffées. Pour avoir collaboré avec différents ensembles de musique spécialisée – Le Concert spirituel, Le Concert de la Loge, Accentus… –, nous avons en France énormément d’ensembles qui travaillent sur la musique baroque ou ancienne. Mais peu explorent le répertoire du XXᵉ siècle, qui plus est en associant un vrai travail de recherche avec un travail de diffusion. Le Palazzetto Bru Zane par exemple a décidé d’avoir une limite claire qui est celle de la Première Guerre mondiale – je pense en effet que c’est bien – mais il y a malheureusement un trou entre 1914 et les mondes contemporains.
Et je crois que nous devons mettre cette période sous les projecteurs parce qu’il s’agit d’une période charnière de notre histoire, qui nous permet de mieux comprendre le présent, plus qu’on pourrait l’imaginer de prime abord.
Parmi les compositeurs enregistrés, je crois savoir que Joseph Kosma vous tient particulièrement à cœur.
Ce que je trouve formidable chez Joseph Kosma, c’est son engagement, souvent oublié aujourd’hui. Exilé de Hongrie puis installé à Berlin, au contact de Bertolt Brecht, il développe une vision militante de la musique. Arrivé en France, il poursuit cet idéal à travers l’éducation populaire et les chorales ouvrières, porté par un communisme humaniste, presque utopique.
Au-delà de cela, Kosma incarne un équilibre précieux entre science et folklore, avec la volonté de s’adresser à tous, à l’image de Paul Arma, autre Hongrois exilé avec lequel il partage ce même héritage. Mais là où Arma reste surtout reconnu comme pianiste, Kosma s’impose durablement, notamment par son travail avec Prévert et le cinéma.
Le prochain album de la série sera consacré à Erich Itor Kahn : qu’est-ce qui distingue son langage musical ?
C’est une musique plus âpre : là où Joseph Kosma s’inscrit dans un communisme teinté de folklorisme, accessible malgré une certaine complexité, Erich Itor Kahn évolue dans une tradition plus rigoureuse, héritée du dodécaphonisme. Lui aussi s’essaie au folklorisme, mais en conservant l’atonalité comme point d’ancrage.
Ce contraste est révélateur : à partir d’un même élan militant, les moyens divergent, entre proximité avec la musique populaire et approche plus conceptuelle. Chez Erich Itor Kahn, le langage est plus radical, sans renoncer à une forme d’ancrage.
Son parcours est également marqué par l’exil : de l’Allemagne à la France, puis l’internement au camp des Milles, avant d’être sauvé grâce au réseau de Varian Fry et de pouvoir rejoindre les États-Unis. Sa trajectoire nourrit un rapport à la création profondément complexe.
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Cette collection veut s’adresser à tous, je pense. Comment élargir l’écoute vers un public qui ne connaît pas du tout ces compositeurs ?
Nous menons d’abord un véritable travail de pédagogie, notamment auprès du jeune public. Cela implique d’aller au cœur des classes, et pas seulement dans les plus faciles. Cette année, par exemple, nous avons un formidable projet avec le lycée professionnel du Bourget.
Par ailleurs, nous impliquons des artistes d’envergure. Sur le dernier album consacré à Kosma, nous avons ainsi bénéficié de la participation de David Moreau, de Catherine Trottmann — la soprano, pas la maire ! — ainsi que d’Anne-Lise Polchlopek. Ce sont aujourd’hui des artistes français de premier plan, très présents sur la scène musicale.
Ce sont aussi des artistes très sensibles à la démarche : lorsqu’on leur explique le projet, ils comprennent immédiatement l’importance de mettre leur art au service de cette initiative. Leur notoriété permet ainsi de créer un effet d’appel auprès d’un public qui ne se serait pas spontanément tourné vers ces répertoires.
Enfin, ce que nous défendons, c’est aussi une alternance au sein de la collection : proposer à la fois des albums plus accessibles à l’écoute, comme ceux consacrés à Kosma ou Bosmans, et d’autres, plus exigeants, comme ceux autour de Schönberg ou Khan. C’est tout l’intérêt d’une collection : pouvoir se permettre des écarts, oser surprendre, et accompagner progressivement l’auditeur. L’idée est de susciter son intérêt grâce à des œuvres immédiatement séduisantes — celles qui « flattent l’oreille », comme on le disait à l’époque baroque — pour ensuite l’amener vers des compositeurs et des univers qu’il n’aurait peut-être pas explorés spontanément.
Le disque conserve-t-il un rôle essentiel dans la diffusion de ces œuvres, ou doit-il évoluer pour s’adapter aux nouveaux usages d’écoute, comme le streaming ?
C’est une question que nous anticipons déjà. Nous associons aujourd’hui ce projet d’enregistrement à la création d’une base de données numérique et à ce que nous appelons des « collections in situ » : le CD devient alors une composante d’un dispositif plus large, à 360°, avec des interviews, des captations vidéo et des ressources de recherche accessibles.
Pour autant, nous continuons à défendre le CD comme un objet patrimonial. Cette collection s’inscrit dans une logique de transmission : il s’agit de conserver, à un instant donné, un travail de recherche autour de ces compositeurs et compositrices. Le support physique permet justement de maintenir un lien fort entre la musique et le livret, nourri par des contributions de spécialistes, comme Philippe Olivier sur Schönberg ou Bruno Brévan sur Joseph Kosma.
Or, cette articulation entre œuvre et recherche est encore très mal prise en charge par les plateformes de streaming, qui privilégient une écoute rapide et isolée des titres. Même lorsque les livrets sont disponibles, comme sur Qobuz, ils restent peu consultés. C’est pourquoi nous réfléchissons aujourd’hui à développer nos propres outils, notamment une base de données, pour préserver cette dimension essentielle.
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Si vous aviez carte blanche et un budget illimité pour un projet musical autour du Forum Voix Étouffées, quel serait-il ?
Nous avons déjà plusieurs projets en préparation, avec l’implication de grandes structures, ce dont nous sommes très fiers. Dans le cadre de mes recherches, je m’intéresse notamment à un compositeur aujourd’hui très insuffisamment valorisé : Louis Saguer, un musicien fascinant d’origine allemande qui a beaucoup voyagé avant de s’installer en France. Aujourd’hui largement oublié, il a pourtant laissé une œuvre remarquable, notamment dans le domaine de l’opéra.
On peut dire la même chose pour Joseph Kosma, dont certaines œuvres lyriques, comme Les Canuts, mériteraient d’être remontées et revalorisées, à l’image de ce que font certaines institutions pour d’autres répertoires. Ce serait une formidable opportunité de lui redonner la place qu’il mérite.
L’un des enjeux serait aussi de pouvoir enregistrer et faire vivre les œuvres symphoniques de ces compositeurs empêchés avec de grandes phalanges. Je ne citerai pas d’orchestres en particulier, mais il y a une réelle dynamique en ce sens, et une revalorisation à mener. Il est tout à fait possible que, dans les prochaines années, ces projets aboutissent.

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