Découvert dans la virtuosité et les grands écarts du baroque, Alexandre Baldo voit aujourd’hui sa voix de baryton-basse évoluer et s’ouvrir vers de nouveaux répertoires, notamment Mozart et Rossini. Rencontre avec un chanteur dont la saison prochaine s’annonce particulièrement dense et prometteuse.
Comment êtes-vous arrivé à la musique, puis au chant ?
Je suis un peu un enfant de la balle. Ma mère étant soprano, j’ai grandi baigné dans le bel canto et le grand répertoire lyrique. On écoutait énormément de musique à la maison, mes sœurs en faisaient aussi. J’ai commencé la musique vers 10 ans – ce qui est relativement tard – d’abord au violon, puis à l’alto. Le chant est venu plus tard, vers 17-18 ans, presque par nécessité : dans mon cursus de formation musicale, on me demandait de chanter et je n’y arrivais pas. J’ai alors pris des cours, d’abord avec ma mère qui m’a par la suite orienté vers la soprano italienne Luciana Serra, avec qui je travaille toujours aujourd’hui.
Vous avez donc mené une vraie carrière d’altiste avant de devenir chanteur ?
Oui. J’ai fait toutes mes études supérieures comme instrumentiste, notamment au Mozarteum de Salzbourg, où j’ai obtenu un master puis un doctorat. J’ai ensuite travaillé en orchestre. J’ai été altiste professionnel jusqu’à il y a deux ans. Mais à l’âge de 25 ans, j’ai pris une décision radicale, celle de quitter mon poste pour me consacrer pleinement au chant. Le Covid est arrivé peu après, ce qui m’a donné un temps de travail immense. Depuis, j’ai même vendu mon instrument : à un moment, il faut choisir. Je n’arrivais plus à pratiquer plusieurs heures d’instrument par jour tout en développant ma carrière vocale.
Comment avez-vous découvert votre tessiture vocale ?
Au début, je chantais plutôt comme contre-ténor. Puis, avec Luciana Serra, nous avons développé ma véritable nature vocale : une basse chantante, ou baryton-basse. Ce n’est ni une basse profonde ni un baryton pur, mais une voix située entre les deux. C’est devenu une évidence au fil du travail.
Vous n’avez pas suivi un parcours institutionnel classique en chant. Comment vous êtes-vous fait connaître ?
En envoyant énormément de candidatures et en participant à beaucoup de concours, notamment spécialisés dans le baroque. J’ai été lauréat au concours Göttingen Haendel Competition, au concours Cesti d’Innsbruck ou encore au concours Heinrich Biber en Autriche. Un moment décisif a été ma distinction comme Talents Classique Adami 2023 qui m’a donné une vraie visibilité en France et m’a permis d’obtenir ma première agence. Comme je revenais en France à 26 ans, on me connaissait comme altiste, pas encore comme chanteur.
Quels ont été vos premiers moments marquants sur scène comme chanteur ?
À 17 ans, j’ai chanté un petit solo à la Salle Pleyel lors d’un projet scolaire. J’ai ressenti une émotion très forte. Je me suis dit : « C’est ça. » Mes premiers engagements professionnels comme soliste remontent à quatre ans, notamment avec Hervé Niquet à qui je dois beaucoup. À ce moment, j’ai su que j’avais fait le bon choix.
Parlons de l’Ensemble Mozaïque. Quelle place occupe-t-il dans votre parcours ?
Mozaïque a été fondé il y a six ans avec des amis proches. Au départ, j’étais altiste dans l’ensemble, puis j’ai muté comme chanteur. C’est avec eux que j’ai commencé à m’affirmer vocalement. Nous avons gagné plusieurs prix, notamment à Göttingen, ce qui nous a permis d’enregistrer un premier disque. Nous avons ensuite structuré juridiquement l’ensemble en France à travers une association afin de développer nos propres projets, lever des fonds et ne pas dépendre de producteurs extérieurs. Aujourd’hui, c’est à la fois un laboratoire artistique et un outil de production.
Votre premier disque solo avec cet ensemble était consacré à Caldara. Comment ce projet est-il né ?
Pendant le confinement, j’ai exploré en ligne énormément de manuscrits. Antonio Caldara revenait sans cesse parmi les compositeurs qui me touchaient le plus. Je me suis rendu à Vienne pour consulter des sources à la Bibliothèque nationale. Les rôles écrits pour le chanteur Christoph Praun, alors à la Cour Impériale, correspondaient parfaitement à ma tessiture. Ce projet associait donc recherche musicologique et adéquation vocale.
Votre répertoire a d’abord été très tourné vers le baroque. Est-il en train d’évoluer ?
Oui. Le baroque et Mozart ont été essentiels parce que la voix était jeune. Cela me permet d’aborder des rôles importants sans forcer. Mais aujourd’hui, la voix gagne en maturité et en ampleur. J’ai chanté Rossini à Versailles – notamment dans Cendrillon – et j’aimerais approfondir ce répertoire belcantiste. Je vais prochainement aborder Verdi, avec prudence, par exemple grâce au rôle du moine dans Don Carlos à l’opéra de Marseille en 2027. Il faut accompagner l’évolution naturelle de la voix sans la brusquer.
Quels rôles vous attirent particulièrement, dans le baroque comme dans le bel canto ?
Dans le baroque, les grands rôles virtuoses de Haendel me fascinent. J’aime aussi Porpora et Veracini. Chez Mozart, Leporello, Don Giovanni ou Figaro me font rêver, mais également les airs de concert, qui correspondent encore plus à ma voix. Chez Rossini, Alidoro de la Cenerentola, Assur dans Semiramide, ou encore les rôles seria comme Maometto II, mais cela, c’est pour dans quelques années. Mon modèle en matière de gestion de carrière reste Samuel Ramey : il a su naviguer entre les répertoires avec intelligence et préserver sa voix.
Vous avez récemment chanté Lully en Italie. Que représente ce répertoire pour vous ?
C’était un projet autour d’une mascarade royale recréant un spectacle conçu par Jean-Baptiste Lully pour Louis XIV. C’était mes débuts en Italie, avec une dimension scénique très forte, mêlant chant et danse. Le baroque français demande une approche différente basée sur la déclamation et la rhétorique. C’est moins démonstratif vocalement que Haendel, mais très exigeant stylistiquement.
Vous semblez très attaché aux recherches musicologiques. Est-ce toujours central pour vous ?
Oui, même si j’ai moins de temps qu’avant. Nous préparons notamment avec Mozaïque l’enregistrement d’un oratorio inédit de Caldara, David umiliato, en première mondiale. Je travaille aussi sur d’autres projets, comme un pasticcio intitulé Emilia (autour du Flavio de Haendel), que nous continuons à faire tourner après l’avoir présenté à Göttingen. Découvrir des manuscrits non numérisés, aller en bibliothèque, exhumer des œuvres oubliées : c’est l’un des grands privilèges du répertoire baroque.
Pouvez-vous nous parler de vos projets récents, et ceux à venir pour la saison prochaine ?
J’ai chanté tout récemment Jésus dans la Passion selon saint Matthieu de Johann Sebastian Bach avec Les Ambassadeurs dirigés par Thibault Noally, c’était un rêve absolu qui devenait réalité. Il y a également en ce moment La Résurrection de Haendel à Vienne et Bad Ischl, ainsi qu’une Flûte enchantée à Lille. Je donnerai cet été plusieurs récitals, notamment avec Alexis Gournel.
La saison prochaine, j’aurai la chance de chanter dans deux productions scéniques à l’Opéra Royal de Versailles : Altamort dans Tarare de Salieri, ainsi que Masetto dans Don Giovanni. J’ai par ailleurs d’autres projets dans le baroque : Polifemo dans Aci, Galatea e Polifemo de Haendel avec le Banquet Céleste, une reprise du Carnaval de Lully au Theater an der Wien ou encore le Davide Umiliato à la Salle Cortot. Je vais également continuer à élargir mon répertoire, en chantant Un Moine dans Don Carlos de Verdi à l’Opéra de Marseille ou encore la partie de basse de la 9e Symphonie de Beethoven à Toulon.
Comment envisagez-vous la suite de votre carrière ?
Le contexte culturel est compliqué, les subventions diminuent, monter des projets devient de plus en plus difficile. C’est pour cela que je m’implique beaucoup dans la levée de mécénat et la production indépendante avec Mozaïque. Mais je me sens profondément reconnaissant : j’ai une agence solide, des projets enthousiasmants, et une très belle saison à venir. Vu le contexte, je mesure cette chance chaque jour.





