Meurtre dans un jardin écossais

Lucia di Lammermoor - Massy

Par Jean-Marcel Humbert | ven 12 Février 2016 | Imprimer

La Lucia du festival de Saint-Céré (été 2014) poursuit sa tournée à travers la France. Mais devant le lourd décor sans mystère et sans grâce de Ruth Gross, déjà souligné par Roland Duclos dans son compte rendu des représentations de Clermont-Ferrand,  on se prend à rêver au décor que constituait à Saint-Céré le château de Castelnau et ses pierres rouges, et l’on comprend tout ce que ce spectacle perd à passer du plein air à l’intérieur d’un théâtre traditionnel, où il peine à s’acclimater. Ainsi, par exemple, la plateforme sur roues imposée par la hauteur du praticable central, qui a ici à peine deux mètres à parcourir, perd toute sa signification de transport d’une condamnée.

Olivier Desbordes, présent pour cette reprise, nous avait habitué à beaucoup plus d’originalité. Sa mise en scène manque – est-ce le fait de l’éparpillement de la tournée ou d’un défaut de répétitions ? – de caractère. Les choristes sont plantés là, et même les premiers rôles semblent avoir du mal à trouver parfois leurs marques. Surtout, le plateau central, à la fois énorme et exigu, limite les possibilités de déplacements des acteurs sans pour autant créer l’enfermement dans lequel se débat l’héroïne. Quant aux costumes de la même Ruth Gross, leur laideur peut à la rigueur passer pour les hommes, mais n’arrange pas la malheureuse Lucia, surtout dans la scène du mariage, où la robe dont elle est affublée ne peut que contribuer à la précipiter dans la folie !


© Photo MPC/Marc Bissières

Fort heureusement, le plateau est d’une tout autre qualité, et arrive à gommer les imperfections scéniques. C’est une Lucia totalement manipulée par un entourage exclusivement masculin que personnifie Burcu Uyar, jeune cantatrice dont la voix en pleine maturité mêle une grande facilité dans les aigus à un médium plein et des graves assurés. Sans doute aurait-on aimé qu’elle échange d’une manière plus nette ses états d’âme avec ses partenaires, à moins que son enfermement mental ne commence dès le début de l’œuvre, et l’empêche déjà de communiquer. Sa « scène de la folie », musicalement et vocalement très réussie, mêle dans des flots rouges le sang de son époux à  l’évocation des menstrues, et à celle de l’accouchement qu’elle ne connaîtra pas. Un pénible délire psychopathique qui se termine par sa chute au fond de la bouche d'égout censée représenter une source/fontaine où elle venait si souvent avec sa suivante Alisa (excellente Hermine Huguenel) et où elle aimait retrouver Edgardo.

Ce dernier, s’il souffre également au point de se supprimer, ne connaît pas les mêmes délires. Il trouve en Julien Dran une parfaite personnification du jeune héros romantique, même s’il lui faut, un peu comme sa partenaire, une bonne moitié du spectacle pour entrer parfaitement, tant scéniquement que vocalement, dans le personnage. Gabriele Nani (Enrico) est obligé, lui, de tout exprimer dès les premières scènes, ce qui nous vaut des moments un peu criés. Mais, comme Christophe Lacassagne (excellent Raimondo), il donne a son rôle toute l’autorité nécessaire. Pierre-Emmanuel Roubet, enfin, prête au court rôle d’Arturo un charme certain, aux antipodes de la duplicité que l’on peut attribuer au personnage.

Quelques coupures musicales dont on comprend mal la nécessité (n’est-ce pas au metteur en scène de se plier à l’œuvre, et non le contraire ?) et surtout un orchestre trop allégé rendent mal compte, malgré les efforts de son chef Gaspard Brécourt, des palettes sonores de la partition de Donizetti.

 

 

 

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