Le feu et la glace

Lucia di Lammermoor - New York

Par Jean Michel Pennetier | jeu 12 Avril 2018 | Imprimer

Spécialiste du répertoire belcantiste, Jessica Pratt n'avait jusqu'ici les honneurs du Metropolitan que pour une simple série de Magic flute, une version abrégée en anglais de Die Zauberflöte à destination du jeune public. La reprise cette saison de Lucia di Lammermoor où elle incarne, pour deux représentations seulement, l'héroïne de Donizetti (après Olga Peretytako et avant Pretty Yende) lui permet de faire de vrais débuts triomphaux dans le théâtre new-yorkais. Même si elle ne dispose pas des moyens exceptionnels de Joan Sutherland (avec un medium bien peu puissant), Jessica Pratt se situe dans l'exacte lignée de son illustre devancière, avec une interprétation basée avant tout sur le chant. Subtilité des colorations, capacités à alléger la voix, variations et suraigus sont autant de façon de construire un personnage fragile, initialement prêt pour un timide bonheur, et qui bascule dans la folie meurtrière. Pratt a pour elle également une magnifique rondeur de timbre, une pureté de chant et un registre suraigu confondant : outre les contre-notes classiques, le soprano britannique nous offre par exemple un rare contre fa en conclusion de son mini duo avec Raimondo ! La scène de folie use des variations et suraigus traditionnels, avec quelques pyrotechniques supplémentaires en seconde partie. Au-delà de sa performance purement vocale, Pratt sait ici construire un personnage (avec vraisemblablement peu ou pas de répétitions) et la scène lui donne les ailes dont l'avait privée la version de concert donnée au Théâtre des Champs-Elysées.

L'intérêt dramatique est renforcé par l'interprétation totalement opposée de Vittorio Grigòlo, survolté comme souvent, chien fou ardent : l'exact contraire de la Lucia de Pratt, déterminée mais « bien élevée ». Le feu et la glace. Tout d'un coup, l'attirance respective des deux amants devient naturelle, tout comme la réaction d'Edgardo lorsqu'il se croit trahi et rejette Lucia : le finale de l'acte II est ainsi tout bonnement phénoménal. Vocalement, le ténor italien se révèle en grande forme, avec une puissance toujours aussi impressionnante, de belles nuances, essentiellement basées sur le contrôle du souffle, un meilleur respect des tempi de la partition qu'en certaines occasions. Massimo Cavalletti est un Enrico à l'aigu généreux (avec l'interpolation des aigus "traditionnels" du siècle passé) mais à la ligne de chant cahotique. Le souffle est parfois pris en défaut, l'obligeant alors à écourter une vocalise ou à bousculer la valeur des notes. Vitalij Kowaljow est un Raimondo de belle stature, avec une voix puissante et bien conduite. Le Normanno de Mario Chang a un peu de mal à se faire entendre au milieu des choeurs mais le timbre est agréable. L'Arturo d'Oleksiy Palchykov et l'Alisa de Deborah Nansteel sont impeccables.


© Richard Termine / Met Opera

La direction de Roberto Abbado est plutôt de bon niveau : le duo de l'acte I est idéalement poétique, le final du II énergique à souhait. Quel dommage, en 2018, de continuer à couper codas et reprises dans un tel ouvrage (le finale de l'acte II est en revanche complet). L'orchestre et les choeurs sont d'excellente qualité. On notera en particulier l'introduction à la harpe de l'air d'entrée de Lucia, magnifiquement variée par Emmanuel Ceysson qui propose ici sa propre cadence, et l'utilisation d'un harmonica de verre (dans sa forme primitive, c'est-à-dire avec des verres en cristal, et non la version élaborée de Benjamin Franklin) sous le délicat toucher de Friedrich Heinrich Kern. L'orchestre du Met peut s'ennorgueillir de tels talents. A quand l'accompagnement de la scène de folie à la harpe, autre option « traditionnelle » qui n'est plus choisie de nos jours ?

Créée en 2007 et recensée plusiurs fois ici, la production de Mary Zimmerman, qui transpose l'action à l'époque victorienne, est plutôt bien conservée au niveau des détails dramatiques (bien mieux que lors de son exportation à la Scala où il ne restait guère que les décors). C'est une qualité qu'on ne rencontre pas dans tous les théâtres de répertoire. Toutefois, la mise en scène reste assez anecdotique.

 

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