Janus Power

Mam’zelle Nitouche - Nantes

Par Tania Bracq | dim 17 Décembre 2017 | Imprimer

Pourquoi changer une équipe qui gagne ? Après le succès des Chevaliers de la Table Ronde qui tournent depuis deux ans, le Palazetto Bru Zane continue sa redécouverte des opérettes d’Hervé avec les mêmes artistes. Après Toulon, c’est Angers-Nantes Opéra qui accueille cette nouvelle création.

Le « compositeur toqué » propose ici une fantaisie autobiographique : comme lui, Célestin, son héros est organiste le jour avant de se transformer la nuit en Floridor, compositeur de musique légère. Hervé, titulaire de l’orgue de St Eustache se prénomme Louis-Auguste-Florimond, le clin d’oeil est donc assumé. Dans un registre plus souterrain, le livret évoque également sous des oripeaux légers ce qui a toutes les apparences d’un détournement de mineure. Or, en 1856, Hervé passa justement un an en prison pour des faits similaires, bien qu’il ait toujours clamé son innocence.

C’est sur cette ambivalence du sérieux et du léger que s’appuie la mise en scène endiablée de Pierre-André Weitz. Le titre même de la pièce l’indique bien : une « Mam’zelle Nitouche », c’est une demoiselle apparemment bien sous tout rapport, mais qui est bien moins respectable qu’elle n’y paraît. Le metteur en scène décline le thème de Janus de la manière la plus fantaisiste avec un personnage composite au costume mi-homme mi-femme à la Stromae, des bonnes sœurs montées sur cuissardes à talons aiguilles… La plupart des personnages secondaires d’ailleurs, tout comme Célestin/Floridor, sont incarnés successivement par les mêmes artistes qui passent de la bonne sœur à la danseuse de cabaret. Le cas le plus frappant est celui d’Olivier Py, brillant et survolté, qui incarne avec le même panache une mère supérieure onctueuse et arrangeante, une divette sur le retour fort dépoitraillée et un militaire branquignole à tutu. La voix de tête bien posée, il offre une prestation aussi loufoque que maitrisée avec des incursions crédibles dans le registre lyrique et surtout le formidable talent de comédien qu’on lui connait.

Le jeu d’inversion se poursuit jusque dans la distribution puisque Pierre-André Weitz est un scénographe récurrent des spectacles d’Olivier Py. Ici, c’est lui qui prend les commandes et on le retrouve partout ! En charge de la mise en scène, de la scénographie, des costumes, du maquillage, il incarne également le régisseur sous des oripeaux de clown !

Un clown qui a travaillé dur sans doute, soutenu par des assistants tous nommés à la distribution. Le fait est assez rare pour être souligné. Comme il se doit pour ce type de programme, sa mise en scène travaille le rythme de manière très précise et avec grande efficacité, même si cette hystérie perpétuelle donne un peu le tournis. A ce sujet, un plateau tournant divisé en trois zones permet de passer d’un lieu à l’autre, créant une fois encore un jeu sur les multiples facettes du réel. Le manège fini par s’emballer dans un final délirant.


© Jef Rabillon

Si les chorégraphies participent de cette cadence effrénée, celles du début du spectacle souffrent d’un rien de raideur. Elles sont d’ailleurs un peu inégales allant du vu et revu au drôle et à l’inventif. L’on regrettera également le recours excessif aux blagues visuelles potaches ou graveleuses qui alourdissent le propos, est-ce vraiment la loi du genre ? De même, le travail visuel époustouflant des Chevaliers de la Table Ronde a cédé la place ici à des choix plus convenus et moins esthétiques, notamment la vulgarité de certains costumes dont les couleurs jurent inutilement.

En revanche, la direction d’acteur est épatante. L’équipe est composé d’une magnifique brochette de comédiens-chanteurs très engagés physiquement et dont la diction s’avère particulièrement claire, dans les scènes parlées comme chantées. On aurait voulu, d’ailleurs, que la partition offre à certains plus d’occasions de nous faire profiter de leurs qualités vocales. Sandrine Sutter et Clémentine Bourgoin, par exemple, ne méritent que des éloges. La seconde allie un timbre piquant à un bel abattage. Samy Camps, quant à lui, est un amoureux charmant, dont les différents registres sont joliment lumineux. Il donne la réplique à une Lara Neumann éblouissante, dont la Denise craquante, délicieusement canaille est vocalement sensationnelle. La voix s’affirme sans peine, parfaitement projetée, forte d’un timbre rond, chaud et de graves sensuels qui se teintent d’humour lorsqu’elle se transforme en diva jazz. Damien Bigourdan est au diapason ; qu’il incarne Célestin ou Florimond, il joue toujours parfaitement juste, insufflant même à son personnage une élégance détachée qui fait merveille.

Le plateau est idéalement connecté à la fosse où Christophe Grapperon officie à la tête de l’Orchestre National des Pays de la Loire avec autant de précision que d’entrain. Il est le chef rêvé de ce répertoire dont il est spécialiste.

 

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