Vaste fresque lilliputienne

Peer Gynt - Compiègne

Par Jean-Marcel Humbert | mar 29 Novembre 2022 | Imprimer

Ce spectacle est la reprise de la production créée en 2017 à Limoges (voir le compte rendu de Laurent Bury) et également jouée en 2018 à Montpellier (voir le compte l'article de Yannick Boussaert), et ce sensiblement dans la même distribution. L’œuvre d’Ibsen a été marquée, en France, par la production de Patrice Chéreau au TNP Villeurbanne en 1981, avec Gérard Desarthe et Maria Casarès. D’une durée de 7 heures ½ (deux soirées), elle a certainement été la plus proche des volontés de l’auteur, mais n’utilisait pas la musique de Grieg. Depuis, la Comédie Française, Dijon (voir le compte rendu d’Yvan Beuvard) et Bussang, entre autres, ont également présenté des adaptations beaucoup plus courtes, avec la musique de Grieg intégrale à Dijon, et adaptée à Bussang.


© Thierry Laporte

Ce soir, c’est la version complète de la musique de Grieg qui est donnée avec l’orchestre sur scène, entrelacé de passerelles et de six tables vidéo. Les metteurs en scène Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil ont essayé de mêler l’ensemble sans que la musique ni le théâtre ne prennent le pas l’un sur l’autre. L’ingénieux système de passerelles réduit néanmoins les espaces et les personnages à l’état de lilliputiens perdus sur un océan instrumental. Mais ce que l’on perd en spectaculaire est gagné en dimension poétique entre rêve et réalité, qualité première de cette production. Avec des moments de grâce et d’émotion, dont la mort de la mère, et bien sûr la chanson de Solveig.

Mais le système a ses limites, et malgré les projections vidéo sur le mur d’une maison qui se veut nordique, il manque les grands espaces, le sable du désert, les forêts profondes, les étendues maritimes, les foules ici maintenues en fond de scène, derrière les praticables, et sous les commentaires de narrateurs parfois un peu pesants. C’est peut-être à ce niveau que la démonstration perd de la puissance au profit de l’anecdote. Même la confrontation avec le roi des trolls, un moment pourtant très réussi, perd en efficacité du fait de la proximité des acteurs gênés dans leurs mouvements par l’exiguïté des espaces.


© Eric Bloch

On retrouve avec plaisir les grands élans musicaux de la partition, bien menée par le chef Pavel Baleff, malgré un orchestre parfois un peu vert et sec, notamment au niveau des cordes. Le chœur de l’Opéra de Limoges est parfait, tant en précision qu’en sonorités. Du côté du théâtre, si l’épopée merveilleuse et le souffle épique passent un peu au second plan, il reste surtout le personnage de Peer, sorte de Candide universel, menteur, frimeur et baratineur qui traverse la vie comme dans un rêve. Philippe Estèphe (qui chante l'air de Peer, et joue aussi le roi des Trolls) et Thomas Gornet (acteur) endossent avec maestria ce rôle complexe, dont ils animent parfaitement toutes les composantes. Du côté vocal, Norma Nahoun est une délicieuse Solveig, à la voix claire et charmeuse. A ses côtés, Marie Kalinine (Anitra) paraît plus en retrait qu’à son habitude. Tous les autres chanteurs et acteurs sont excellents. Un beau spectacle d’une grande unité malgré tant de coupures dans les scènes et le texte. On peut regretter que l’entracte vienne quelque peu perturber la continuité du spectacle, mais il n’a pas entamé la qualité d’écoute de la salle comble, qui fait au salut final une ovation méritée à tout le plateau.

 

 

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