Jiwon Song viennois dans l’âme

Récital Jiwon Song, Marianne Lambert « An die Musik » et concert « Vienne, fin de siècle » - Clermont-Ferrand

Par Roland Duclos | sam 03 Mars 2018 | Imprimer

Le coréen Jiwon Song est un ovni, un baryton venu d’une quatrième dimension. Après un peu plus d’une heure de récital avec piano, certes partagée avec la soprano canadienne Marianne Lambert, il enchaîne après une pause d’une petite heure sur un concert avec orchestre. Au total près de trois heures sur scène en ce samedi 3 mars à l’Opéra de Clermont-Ferrand. De Mozart à Schreker en passant par Beethoven, Schubert, Brahms, Korngold, Lehar, Mahler et Zemlinsky, l’éclectisme des répertoires et leur complexité intrinsèque n’ont apparemment pas fait reculer le coréen ni entamé sa volonté. Qui trop embrasse mal étreint ? C’est mal connaître maître Song. Déjà lauréat de sept concours dont Arles, Vivonne, Enesco et Béziers, il enlève sans coup férir trois podiums en 2017 au 25e Concours International de Chant du Centre Lyrique de Clermont-Auvergne : le Prix du Jury Jeune Public ainsi que l’engagement pour ce récital « An die Musik » et le concert « Vienne, fin de siècle » qui lui succède.


Jeff Cohen, Marianne Lambert et Jiwon Song © Yann Cabello

Song possède au superlatif une technique inattaquable qui lui ouvre une approche particulièrement sensible et cultivée d’un chant avant tout fondé sur la connaissance des textes et l’intelligence de leur interprétation. L’un de ses atouts, et non des moindres, est une exemplaire diction, nette et souple qui lui assure une parfaite cohésion de la ligne vocale. Son émission se distingue par une souveraine aisance, justement colorée, avec finesse, sans recherche d’effet. La puissance de la projection n’efface pas cette science des nuances et cet à-propos dans les contrastes qui caractérisent sa ligne vocale chez Schubert. Le fameux Auf dem Flusse est prétexte au déploiement d’une magistrale théâtralité qui ne force jamais le ton de la dramaturgie. Son respect de la mouvance tonale force l’admiration de même que la plénitude hyper contrôlée d’un médium exceptionnellement riche et dense. Doué d’un très sûr instinct musicien il est parfaitement en phase avec le toucher sensible et racé de Jeff Cohen. Chez ce dernier, toujours à l’écoute de son partenaire, le moindre accord et la plus subtile modulation, sont vecteurs d’émotion. Il ouvre chaque phrase, chaque mesure, sur une expression singulière. Mais tout ça avec sobriété, laissant Jiwon Song épanouir un grain fruité d’un exceptionnel raffinement harmonique dans Ständchen ; ou portant littéralement la force de l’émotion du baryton dans le poignant final de Von ewiger Liebe  de Brahms. Brahms qui en 2017 au 25e Concours de Clermont voit triompher la voix souple, joliment colorée de la soprano canadienne Marianne Lambert, avec Wir Wandelten.

Brahms toujours de la fête en ce samedi pour un pétillant duo avec Jiwon Song dans Vor der Tür, et un Mozartien  La ci darem la mano  tout aussi vif et spirituel. Dotée d’un timbre lumineux dans le haut de la tessiture, elle ne se départit pas d’un charme qui lui est naturel dans des pages au lyrisme plus soutenu comme Glück, das mir verblieb  de Korngold. Elle y développe des aigus magiques de justesse et de finesse, soutenus par un vibrato serré. Et comment résister à la séduction de sa Suleika de Schubert ? La ligne de chant en est claire, suave, en appui sur de réelles résonances physiques. Elle possède également les accents dramatiques d’une sincère inflexion, éloquente et idéalement sculptée pour traduire les complexités harmoniques de  Die tote Stadt de Korngold. L’authenticité de sa personnalité vocale et de ses couleurs de timbre se trouve spontanément en correspondance avec l’assurance innée d’un Jiwon Song.


Jiwon Song, Amaury du Closel et l'Ensemble Voix Etouffées  © Yann Cabello

Après un récital qui n’a rien d’une promenade de santé, Jiwon Song n’apparaît à l’évidence nullement affecté par les complexités de ces pages redoutables que sont les Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler (pureté de l’engagement dans « Ging heut morgen übers Feld »), les Sechs Gesänge opus 13 de Zemlinsky avec un « Lied der Jungfrau » aux fragrances expressionnistes ou le pathétique « Die Dunkelheit sinkt schwer wie Blei » des Fünf Gesänge de Schreker. Une semblable détermination dans la conduite du chant, une sorte de fierté et d’autorité naturelle lui font immédiatement trouver la juste ligne interprétative pour ces monuments du Lied qui ne pardonnent le moindre faux pas.

L’investissement d’Amaury du Closel à la tête de l’Ensemble Voix Etouffées délivre une lecture d’une logique structurelle et d’une clarté remarquables, pour ces œuvres terriblement périlleuses dans l’intention comme dans l’écriture. L’acuité de l’implication psychologique s’y fait palpable chez Zemlinsky où la consistance des phrasés et la tenue rythmique s’imposent avec une rassurante évidence. En soulignant chez Mahler la ligne de chant sans s’imposer, il en met en valeur l’incontournable caractère narratif. Enfin il soigne particulièrement la présence sonore à la fois intelligemment architecturée, souple et attentive de la mélancolie d’un Schreker. Sa lecture finement perspicace et imagée de la Kammersymphonie de ce grand oublié des salles de concerts et du disque, légitimerait (presque !) un enregistrement pirate, mais dans les règles de l’art…

 

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