Pour la 88e édition du festival du Teatro Maggio Musicale Fiorentino du 19 avril au 1er juillet 2026, le choix du spectacle inaugural est remarquable. Il s’agit en effet d’un opéra rarement donné, car objet de polémiques depuis sa création en 1991 à Bruxelles. Divine surprise, The Death of Klinghoffer, fruit de la deuxième collaboration entre le metteur en scène, Peter Sellars et John Adams, avec la complicité de la librettiste Alice Goodman reparaît enfin à la scène. Après Nixon in China, John Adams continue de s’attaquer aux grandes questions politiques de son temps et fonde dans le même geste le genre de l’opéra américain par excellence.
Mais le sujet de ce deuxième opus sent particulièrement le soufre, car il prend pour sujet la situation tragique au Moyen-Orient – en l’occurrence la fondation de l’état d’Israël, dont la prise d’otages juifs américains et anglais sur un bateau de croisière, l’Achille Lauro, en 1985 par des terroristes palestiniens, constitue un des nombreux chapitres douloureux de son histoire. On se souvient qu’une victime fut à déplorer lors de cette prise d’otages, Leon Klinghoffer, un retraité américain paralysé, abattu puis jeté avec son fauteuil par-dessus bord avant que les preneurs d’otages ne soient arrêtés (pour certains exfiltrés d’Italie), après une errance de plusieurs jours du bateau. L’exigence des membres du Front de Libération de la Palestine consistait en la libération de cinquante activistes prisonniers en Israël.
Créée en 1991, l’œuvre n’a jamais été reprise dans de grandes maisons d’opéra en raison de l’agitation extrême que sa programmation a entraîné à chaque tentative, entre bruyantes manifestations et prises à partie violentes des deux camps. L’opéra en effet se refuse à juger l’une ou l’autre partie et comme dans un film de Jean Renoir veut montrer que tout le monde a ses raisons, sans renoncer évidemment à plaider in fine pour la paix et le dialogue par la voix du Capitaine. L’opéra raconte par conséquent l’événement désormais historique, commenté par de sublimes chœurs comme dans une tragédie grecque. Le spectateur suit le destin de chacun des protagonistes, américains, juifs comme palestiniens avant (leurs aïeuls), pendant et après le drame.
On saluera donc ici l’extrême courage du festival florentin qui met à l’affiche cette œuvre magnifique de grandeur et d’émotion, surtout au vu du contexte international actuel. L’affiche a de surcroît de quoi intéresser (outre la rareté de l’opéra) puisque la mise en scène a été confiée au réalisateur de A bigger splash et Call me by your name, connu par ses drames intimistes sur grand écran. Le résultat ici n’est cependant pas enthousiasmant, alors qu’on aurait adoré l’aimer.
Le metteur en scène nous propose un froid Rothko (actuellement exposé au Palazzo Strozzi) avec sa scène souvent partagée en deux plans égaux saturés par deux couleurs froides antagonistes (avec les belles lumières de Peter van Praet, le complice habituel de Robert Carsen) plutôt qu’une vision plus incarnée. Très abstraite, peut-être trop dépolitisée (c’est le vœu même de Luca Guadagnino), la mise en scène et la scénographie, visuellement belles mais glacées, dispersent les personnages dans un vaste espace, habilement il est vrai traversé de lignes droites et de courbes (pont du bateau, coursives, etc), où se détachant sur une gigantesque toile bleue parsemée de lumières (le cosmos). Les cabines surgissent du sol, une sculpture descend des cintres (une sorte de Christ) à la mort de Klinghoffer, les espaces déserts sont parfois occupés ou traversés par les chœurs et les six danseurs (qui révèlent les subconscients des personnages ou donnent à voir de belles fresques antiques grâce au travail d’Ella Rotschild, ancienne collaboratrice de Ohad Naharin et Crystal Pite).
Tout est vraiment pensé pour désidéologiser l’évènement et nous livrer sa dimension religieuse (Bible et Coran sont effectivement évoqués dans le livret), mythologique, et parfois (rarement) humaine (avec l’exécution froide de Klinghoffer au deuxième acte). Soit. Mais l’entreprise se heurte à l’inefficience de l’orchestre (malgré la présence du sound designer Mark Grey) et aux à peu-près du choeur, aux interventions trop souvent inégales voire déstructurées.
Si l’élégie adamsienne est parfois au rendez-vous et la méditation prenante, dès le Prologue opposant le chœur des Palestiniens exilés racontant la Nakba à celui des Juifs exilés rappelant leur amour de la Terre promise, la fosse comme le chant manquent de la pulsation et du drame attendus. Les lignes musicales retombent, semblent manquer de précision dynamique. Les antagonismes doivent pourtant s’entendre dans la fosse. Juste avant l’entracte, à la fin du premier acte, on entendra enfin la ferveur et la grandeur du Chœur de la Nuit menaçant et la force de l’orchestre, tragiquement absentes ailleurs.
Cet orchestre dirigé par Lawrence Renes ne sait pas vraiment rendre justice au langage d’Adams, lui qui offre sous une baguette plus inspirée un paysage sonore dramatique varié et riche, lumineux et rythmé, dissonant à bon escient quand il faut peindre les âmes torturées. Notons tout de même les beaux accompagnements solos du hautbois (premier tableau), du basson dans le second, accompagnant la méditation du jeune Mamoud tiraillé entre le désir du martyre et l’appétit de liberté de l’oiseau (c’est le superbe baryton Levent Bakirci, émouvant alors qu’il chante parmi le public comme rejoignant brièvement l’humanité ordinaire) ou encore les impressionnants cuivres au deuxième acte alors que la tragédie bascule.
Le baryton-basse Daniel Okulitch est un Capitaine convaincant dès son premier récit (« It was just after one fifteen »). Laurent Naouri donne toute la noblesse possible au personnage de Klinghoffer et son discours à ses bourreaux comme son chant d’agonie rompent l’ennui dominant la deuxième partie du spectacle (« I’ve never been a violent man »). Susan Bullock, dans le rôle de l’épouse de la victime et dotée de deux airs importants, n’est guère audible au-delà du quinzième rang (un manque de projection peut-être passager). Face aux Palestiniens, la basse autrichienne Andreas Mattersberger dessine clairement son personnage d’officier loyal (et premier lieutenant) face aux impressionnants Roy Cornelius Smith (Molqi) et Joshua Bloom (Rambo).
Même décevante, la soirée ne se regrette pas car la rareté de l’ouvrage lui donne cependant tout son prix. Troisième et dernière dimanche 26 avril.

