Dans le Paris du Second Empire, où l’apparat le dispute à l’ironie, il arrive que les hommes de pouvoir s’essaient aux lettres. Ainsi le Duc de Morny, demi-frère de Napoléon III, ministre influent et esprit mondain prêta sa plume entre deux dossiers d’État à une opérette-bouffe de Jacques Offenbach. Cette fantaisie n’est pas sans évoquer, toutes proportions gardées, certains de nos responsables politiques qui aujourd’hui écrivent des romans – preuve que l’ambition littéraire ne connaît pas de frontières ministérielles et temporelles.
Créée en mai 1861 lors d’une soirée musicale privée au Palais Bourbon puis repris quelques mois plus tard avec succès aux Bouffes Parisiens, M. Choufleuri restera chez lui s’amuse des travers d’une bourgeoisie parvenue, prête à toutes les impostures pour briller en société. L’argument est d’une délicieuse absurdité : Choufleuri, un nouveau riche, organise une grande soirée musicale pour impressionner le tout Paris. Las, les trois chanteurs annoncés – rien moins que la Sontag, Rubini et Tamburini* – se désistent au dernier moment. Pour sauver la soirée, Ernestine, la fille de Choufleuri, et son amant Chrysodule Babylas les remplacent, l’un et l’autre déguisés, entraînant Choufleuri lui-même dans la mascarade. Leur faux trio italien fait sensation auprès des invités, dupés par la supercherie. Babylas obtient finalement la main d’Ernestine dotée de cinquante mille francs en échange de son silence.
© Antoine Montulé
Mis en verve par le sujet, Offenbach déploie une musique pétillante. Chaque numéro est de ceux que l’on continue de fredonner sous la douche longtemps après l’avoir entendu – s’ôter de la tête « Pedro possède une guitare », le boléro d’Ernestine et Babylas relève de l’exploit ! Clou de la partition, le pastiche d’opéra italien, avec ses vocalises outrancières et ses élans tragiques tournés en dérision, brasse à cœur joie tous les poncifs du genre. Voilà Rossini, Bellini et consort gaiement chahutés !
C’est cette mécanique comique irrésistible qu’après L’Ile de Tulipatan, met sur le métier la Compagnie Les Bavards, une troupe lyrique amateur qui a choisi de faire vivre l’opérette auprès de publics peu familiers du genre.
On ne peut qu’encourager l’initiative et constater une nouvelle fois combien l’esprit d’Offenbach résiste à l’épreuve du temps lorsqu’il est comme ici traité avec la considération qu’il mérite. Amateur ne veut pas dire brouillon et l’on sent, l’on voit et l’on entend qu’en dépit des raideurs inhérentes à un soir de première, rien n’a été laissé au hasard, que les centaines d’heures de répétition mentionnées par Thierry Mallet en début de représentation ne sont pas fanfaronnade destinée à conquérir davantage un public venu nombreux.
Avec une poignée d’accessoires, Maxime Petit réussit à évoquer le confort bourgeois des appartements de Choufleuri. L’exiguïté du plateau, encombré des huit musiciens de l’orchestre – qui jouent aussi les invités –, n’entrave pas l’à-propos du mouvement. La veine comique circule librement, avivée par les costumes d’Hélène Silvie dans un parti pris Belle Epoque plus que Second-Empire – M. Choufleuri n’a pas d’âge, il pourrait recevoir tous les soirs que l’on ne s’ennuierait pas un seul instant.
© Antoine Montulé
Si la pièce n’est pas représentée plus souvent, c’est parce qu’elle a ses exigences vocales. Le trio italien, pour faire son effet, doit être confié à des chanteurs aguerris. Tel est le cas d’Audrey Maignan, délicieuse Ernestine au soprano fruité, souple et délié, apte aux coloratures et aux aigus limpides. La partition n’est pas moins intraitable avec Babylas auquel Thierry Mallet apporte l’élégance de son ténor léger. Paul Le Calvé compose un Choufleuri que l’on se réjouit de voir berné tant il est stupide. Le snobisme de Mme Balandard s’incarne en Solenne de Carné – jeu de mots involontaire – tandis que Thibaud Mercier brille dans les couplets de Petermann, le domestique belge contraint de se déguiser en majordome anglais – comment ne pas songer à John Styx dans Orphée aux Enfers ! Tous, aussi bons acteurs que chanteurs, ont de surcroît une excellente diction – condition impérative dans ce répertoire.
L’accompagnement musical bénéficie du renfort de sept instrumentistes, en plus de Laurent Amourette – « meinherr Régulusman », le pianiste que Choufleuri paye pour accompagner les chanteurs (rôle vraisemblablement tenu par Offenbach lui-même lors de la création au Palais Bourbon).
Prochaines représentations : mardi 5 mai 2026 à 20h (Théâtre St Léon, 11 Pl. du Cardinal Amette, 75015 Paris) et mardi 12 mai 2026 à 20h (Espace Reuilly, 1 Rue Riesener, 75012 Paris). Participation libre. Réservation et informations sur lesbavards.net
* Henriette Sontag (1806–1854), Giovanni Battista Rubini (1794–1854), Antonio Tamburini (1800–1876), trois chanteurs légendaires de l’époque romantique.

