Au fil du talent d'Erminie Blondel

"Le Téléphone", "La Voix humaine" - Clermont-Ferrand

Par Roland Duclos | mer 14 Mai 2014 | Imprimer
 
Du « Hello, hello ! » folâtre et un rien provoquant de la Lucy du Téléphone de Menotti, au « Allô, allô, allô… » transpirant l’angoisse de l’héroïne solitaire de La Voix humaine de Poulenc, un nom, un seul au superlatif : Erminie Blondel. Elle passe de l’un à l’autre rôle en changeant littéralement de peau. De la jupe fleurie gainant les va-et-vient sautillant de la pimpante et mutine Lucy, à la sortie de lit sombre comme le désespoir qui l’enveloppe tel un linceul dans sa lente descente aux enfers chez Poulenc, un même talent comédien et vocal est à l’œuvre. Ou plus précisément aux œuvres auxquelles se voue et se donne corps et âme la soprano. Elle parvient à une métamorphose d’autant plus spectaculaire que celle-ci paraissait impossible tant l’impertinence primesautière du Téléphone est aux antipodes de la désespérance de La Voix humaine.
Mais les indéniables dispositions de cette comédienne née n’auraient suffi à trouver le juste ton dans ces rôles radicalement antagonistes, sans cette capacité à caractériser et faire vivre vocalement ses personnages. La couleur de sa Lucy n’est pas enfermée dans une plaisante composition bouffe. Que seraient ses trilles caracolants, son contre-ré tout en agilité, ses vocalises pyrotechniciennes, sans l’humour délicieusement ambigu et la vigilante attention au texte et à ses implications psychologiques dont elle les investit ? Pertinence d’intention, franchise des contrastes et souplesse des nuances apportent une capacité dynamique qui vitaminent la double personnalité frivole et manipulatrice de cette fausse psycho-dépendante au téléphone, mais vraie calculatrice. Le baryton Thill Mantero s’impose en Ben idéal, aussi touchant comédien que fin musicien. Son personnage a l’intelligence de son timbre aux élans chaleureux et aux intonations qui ne manquent pas d’ampleur et de crédibilité. Il a soin de ne pas surdimensionner ici, la richesse de capacités techniques indéniables. Frank Aracil installe le couple infernal dans un décor au diapason de la pétulance vocale de l’une et de la dynamique naturel de l’autre. Le cocktail est léger, fleuri, savoureusement acidulé comme un berlingot, et d’une jubilatoire ironie. La mise en scène de Pierre Thirion-Vallet joue de ce comique de situation avec un plaisir rafraichissant. Il fait évoluer les personnages avec la dextérité d’un marionnettiste amoureux de ses créatures. On est tout à la fois dans la tendresse ludique d’un roman-photo de kiosque, et porté par la verve d’une exquise miniature sur fond de comédie de mœurs. Le tout n’excluant pas le second degré. Les musiciens de l’Ensemble Orpheus Soloists s’en donnent d’ailleurs à cœur joie, sous la baguette d’un Amaury du Closel judicieusement complice.
Après autant d’exubérants coloris, la performance crépusculaire d’Erminie Blondel n’en apparaît que plus stupéfiante encore dans La voix humaine de Poulenc. La soprano incarne cette « Elle » du désir de façon poignante. Visage sans nom voulu par Cocteau, son cri est universel car emblématique d’une souffrance indicible. Blondel porte dans le timbre maintenant assombri par le rôle, le noir et ample manteau de la trahison avec une noblesse de reine et dessiné par Véronique Henriot : toute en pudeur et grâce. Comment ne pas songer aux pathétiques accents de la grande Denise Duval, incontournable créatrice du rôle ? Cependant elle sait être moins ouvertement implorante et plus économe en pathos que l'égérie du compositeur tout en sachant préserver cette violence du désespoir qui la sublime. Erminie Blondel maîtrise jusque dans les moindres inflexions la cinglante tension consubstantielle à la banalité de ce bouleversant dialogue avec l’absent. « Elle » le désigne en tenant le combiné téléphonique à bout de bras. « Elle » le prend, « Lui », à témoin et ce faisant donne corps à sa lâcheté, à sa dérobade, à sa cruauté d’autant plus insoutenable que distante. Tension que la direction d’Amaury du Closel met à vif avec une lucidité et une cruauté quasi insoutenable. Au risque parfois d’amoindrir la perception du texte lorsque l’orchestre prend le pas sur la voix.
La mise en scène efficace et sobre, signée là encore par Pierre Thirion-Vallet, matérialise la fracture sans appel entre deux mondes qui désormais s’opposent : l’espoir insensé entretenu un temps dans le retour de l’aimé et la conviction de l’idéal trahi. Un Styx à la blancheur létale les traverse et les sépare. « Elle » moderne Cassandre d’un amour impossible, finira par le franchir, s’y baigner et s’y noyer.
 
 

 

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