C’est un îlot de résistance au cœur d’une ville en perte de mémoire, un lieu chargé d’histoire abrité dans un hôtel particulier du 16e arrondissement, face à la Tour Eiffel : le Conservatoire Serge-Rachmaninoff de Paris. Cette institution musicale fondée dans les années 1920 par des musiciens russes émigrés, héritiers directs de la grande tradition des conservatoires impériaux, connaît depuis une poignée d’année un renouveau à l’initiative de son directeur Arnaud Frilley. Éducation, préservation et diffusion sont ses piliers porteurs. Six cent cinquante étudiants, amateurs et futurs professionnels, bénéficient de son enseignement en danse, chant ou instrument – dont la rare balalaïka. En ses murs sont conservés une vaste collection de documents historiques. Partitions, photographies, lettres, documents originaux, mais aussi instruments et œuvres d’art retracent la vie musicale de la communauté russe exilée à Paris après la révolution bolchevique – superbes portraits de musiciens accrochés sur les murs aux couleurs vives. L’exploitation de ces archives a permis l’édition de Destins russes à Paris. Un siècle au Conservatoire Rachmaninoff. 1924-2024, un livre sur l’histoire de l’établissement et des artistes qui l’ont marqué. La liste est longue – et éloquente : Sergueï Rachmaninoff évidemment, mais aussi Sergueï Prokofiev, Fédor Chaliapine, Alexandre Glazounov, Vladimir Horowitz et même Arturo Toscanni. Enfin un programme de concerts variés – récitals classiques traditionnels, musique de chambre, cartes blanches à des artistes prestigieux – constitue une véritable saison musicale ouverte à tous. Encore faut-il le savoir…
C’est au premier étage, dans l’intimité d’un salon d’apparat avec vue sur la Seine, que prend place la « Carte Blanche de Karine Deshayes », un récital à deux voix – et deux mains – qui n’est pas sans rappeler par son format les regrettés Instants lyriques. Subtile alternance de mélodie et d’opéra, de duos et de solos, complicité, générosité, partage, transmission : tous les ingrédients sont réunis pour une soirée comme on les aime, à la découverte du jeune artiste invité – « une voix grave », annonce Karine Deshayes avant le début du concert, en contrepied à la préférence accordée aux voix aiguës, sopranos et ténors confondus.
A vrai dire, Alexandre Baldo ne nous est pas inconnu. Lauréat des Talents Adami Classique 2023, récipiendaire du Prix du public du Concours international de chant baroque Pier Antonio Cesti, entre autres récompenses, son premier album solo, Caldara – Arias for Bass, avait attiré notre attention sur son aptitude à évoluer dans un répertoire où les tessitures de baryton-basse ne sont pas légion. Nous l’avons ensuite entendu à quelques courtes reprises, la dernière fois lors des concerts du mercredi de l’Opéra de Lille. La noirceur soutenue du timbre, la largeur, la longueur, une technique solide fondée sur la maitrise du souffle lui ouvrent grand l’éventail des possibles, du baroque en son agilité virtuose aux ardeurs romantiques, d’autant que la voix se projette avec facilité. C’est cependant lorsque le chant consent à plus de retenue que l’artiste apparaît sous son jour le plus favorable : dans la romance populaire de Kodaly lorsque transparaît son attachement sincère à ses racines hongroises (par sa grand-mère), dans la canzone de Donauty – compositeur de salon dans le goût de Tosti – lorsque la douceur des sentiments l’envahit, dans le duo de Semiramide, lorsque, oubliant la proximité du public, l’expression prend le pas sur la démonstration et que se dresse Assur terrible et menaçant.
Karine Deshayes renoue le temps de ce duo avec un rôle qu’elle a interprété à Saint-Etienne en 2018 puis à Rouen et Paris la saison dernière. La ductilité d’émission fait la chanteuse caméléon, capable d’apporter l’éclairage le plus juste à chaque partition abordée. N’avait-on jamais ressenti combien L’Absent était pétri de regrets ? Gounod l’aurait composé lors de son exil à Londres, sur ses propres vers, comme une demande de pardon adressée à son épouse trahie. N’avait-on jamais mesuré combien Belà crudele – une mélodie de Rossini considérée souvent comme un passe-temps de salon – recèle de sincérité ? N’avait-on jamais été autant ému par les stances de Sapho, égrenées telles des perles fines sur un long fil d’or, sans rupture de registres, ni excès de pathos, en entière communion avec le piano, tandis que par la fenêtre scintille la Tour Eiffel – conjonction sublime des éléments comme réglée par le Grand Maitre des horloges. Antoine Palloc sort alors du cadre dans lequel on enferme trop souvent le rôle d’accompagnateur pour se placer au niveau de sa partenaire – c’est à dire haut – dans l’expression des sentiments. Plus tard, l’arrangement de la Vocalise de Rachmaninoff pour piano seul – « en hommage au lieu », précise Antoine Palloc – expose de manière aussi évidente cette sensibilité à fleur de doigt qui fait le maître de chant, non seulement humble serviteur de la musique, à l’écoute attentive de la voix, de la respiration, du style – mais aussi artiste à part entière.
Prochain rendez-vous du Conservatoire Rachmaninoff, le 19 février 2026 avec le baryton mexicain Carlos Reynoso et la pianiste Annalisa Orlando dans le cadre d’une « Carte Blanche d’Opera for Peace ». Alexandre Baldo chantera Jésus dans La Passion Selon Saint Matthieu dirigée par Thibault Noally le 1er avril à Tourcoing puis le 3 avril au Théâtre des Champs-Elysées.

