Currentzis en étincelles et en bémols

Requiem

Par Pierre-Emmanuel Lephay | dim 30 Janvier 2011 | Imprimer
Teodor Currentzis est un jeune chef qui ne peut laisser indifférent. Il n’est qu’à voir comme son enregistrement de Dido and Aeneas de Purcell pour Alpha fut diversement apprécié du fait d’une lecture assez radicale et bousculant quelque peu nos habitudes (ndlr : disque dont nos critiques ont abondamment débattu dans le 10e n° de Cave Canem). Il en fut de même avec d’autres répertoires comme la superbe XIVème Symphonie de Chostakovitch, enregistrée pour Alpha également, ou pour une Carmen de Bizet donnée ici même l’an dernier, et qui nous avait enthousiasmé. Ce concert Mozart promettait quelques étincelles, surtout avec les splendides formations que sont le Balthasar-Neumann Chor et le Balthasar-Neumann Ensemble. Et les étincelles n’ont pas manqué, les déceptions aussi parfois…
Le programme est hétérogène (Janacek – Mozart… !) mais il nous évite la sempiternelle Musique funèbre maçonnique K. 477 presque toujours couplée avec le Requiem. Placée entre un concerto et le Requiem de Mozart, le Notre Père de Janacek tombe cependant un peu comme un cheveu sur la soupe bien que cette petite pièce, écrite non en latin mais en tchèque (à l’instar de la splendide Messe Glagolithique), soit un petit bijou. C’est pourtant le moment le moins convaincant du concert. À force de nuances exacerbées, de pauses très longues entre les différentes parties, et malgré la tenue impeccable du chœur et la remarquable prestation de Steve Davislim, la direction de Currentzis s’étiole et donne l’impression d’une pièce décousue, statique, voire presque ennuyeuse. L’orgue électronique n’aide pas à être convaincu : le son étouffé empêche le sentiment d’ampleur nécessaire à l’œuvre. La sonorité d’un plein jeu d’orgue dont on baisse électroniquement le volume n’a rien à voir avec l’impact « physique » du plein jeu d’un orgue véritable.
Même problème de sonorité avec le pianoforte, dont le programme ne mentionne pas la provenance (date, facteur, localisation…), pour le 23ème Concerto en La Majeur K. 488, de Mozart qui ouvre le concert. Dans une salle presque aussi grande que l’Opéra Bastille, il était couru d’avance qu’un tel instrument soit peu audible. C’est donc sans surprise que l’on voit un micro au-dessus de l’instrument ainsi qu’une petite enceinte au-dessous. Malgré cela, l’instrument affiche un volume extrêmement limité, à tel point que lorsqu’il joue en même temps que l’orchestre, Currentzis est obligé de réduire les parties de cordes à uniquement un quintette. Il faut dire que la trentaine de musiciens, rien que pour les cordes, est vraiment de trop. Pas étonnant alors que le sublime Adagio, où les cordes jouent piano, soit le plus beau moment de ce concerto. On peut alors vraiment goûter le jeu fort délicat et sensible d’Alexander Melnikov et les superbes bois de l’orchestre, notamment un merveilleux flûtiste.
De manière générale, l’aspect concertant est particulièrement bien mis en valeur par Currentzis, aidé en cela par la disposition qui place le pianoforte perpendiculairement à l’orchestre, le pianiste étant ainsi face au chef ce qui favorise la communication visuelle entre le chef et le pianiste mais aussi entre celui-ci et les musiciens de l’orchestre.
Pour le Requiem (donné dans la version Süßmayr), la personnalité de Teodor Currentzis semble se « lâcher » et de nombreux « tics » sont à relever, sinon à déplorer par moments. On croit parfois entendre le jeune Harnoncourt mettant en œuvre certains procédés avec lesquels on a aujourd’hui, heureusement, pris quelques distances (tempi très rapides, premiers temps très marqués, soufflets prononcés, hémioles surarticulées, etc.) et qui n’hésitait parfois pas à « violenter » les partitions qu’il dirigeait (l’écoute de l’intégrale des cantates de Bach qu’il partagea avec Gustav Leonhardt est à ce titre édifiante : on reconnaît en moins d’une minute qui dirige !).
L’élément dominant de la direction de Currentzis est, outre un grand dramatisme, la présence de soufflets en decrescendo sur certains mots du chœur. Beaucoup de sons sont ainsi « lâchés » (Kyrie, Dies Irae, Agnus Dei, etc.) ce qui, à la longue, devient systématique et franchement agaçant, surtout lorsque cette « contagion » se répand à l’orchestre, notamment pour le solo de trombone du Tuba mirum, et lorsque cela donne d’immenses vagues sonores qui finissent par donner le mal de mer. A part cela, la direction de Currentzis se manifeste par une belle énergie qui réussit fort bien aux pages dynamiques. Le Dies Irae est ainsi sensationnel : l’aspect trépidant, angoissant est parfaitement rendu, notamment du fait d’attaques d’archet des cordes presque bruitistes. Cette énergie s’accompagne cependant parfois d’accents très marqués, qui alourdissent le discours (Confutatis), et de rythmes pointés très secs (Rex tremendae). C’est sans doute dans les pages plus calmes que Currentzis est le plus fascinant. Le Lacrymosa est ainsi conduit de main de maître et distille une réelle émotion.
Le chœur Balthasar-Neumann est absolument somptueux. La beauté du son d’ensemble, son homogénéité, sa couleur, la sûreté des pupitres : c’est une Rolls ! Orchestre au diapason, avec de très beaux cuivres, notamment le trio de trombones et les cors de basset. Timbales et trompettes savent se faire discrètes (alors que, si souvent, elles dominent). Il faut dire que Currentzis porte une attention presque maniaque aux nuances ! On sera par contre plus circonspect à propos du roulement de timbales sur le dernier accord (en decrescendo, bien entendu !) par sa saveur intrinsèquement romantique.
Les solistes montrent, là encore, un soupçon de déséquilibre. Les hommes sont excellents. Steve Davislim est en passe de devenir un des grands ténors actuels, et ses progrès semblent constants (cf. sa déjà très belle prestation dans le Schubert-Winterreise de Hans Zender donné l’an dernier à Freiburg-im-Breisgau). On attend ainsi son Idomoneo qui sera donné ici même au printemps. Konstantin Wolff quant à lui affiche un organe superbe et une grande classe. Côté femmes, c’est le jour et la nuit entre le chant très stylé, presque instrumental, d’une Véronique Gens et celui bien plus lyrique, couplé à un chant extériorisé, d’une Silvia Tro Santafé qui semble vraiment prédestinée à l’opéra mais moins à la ferveur d’une œuvre comme ce Requiem.
Standing ovation du public dont nous ne partageons pas entièrement l'enthousiasme extatique.
 
 

 

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