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Grimes, Peter - Lyon

Par Fabrice Malkani | jeu 10 Avril 2014 | Imprimer
 
Valeur sûre depuis plusieurs printemps, le festival de l’Opéra de Lyon, présentant en alternance trois œuvres reliées par une thématique commune, un thème transversal ou la personnalité d’un compositeur, est assurément plus qu’une simple formule. Là où l’on pourrait facilement remplir les salles avec trois opéras du répertoire le plus connu et le plus couru, Serge Dorny a choisi une position engagée : après le festival Justice/Injustice, qui comportait en 2013, aux côtés de Fidelio, une création de Thierry Escaich, Claude, et une soirée consacré au Prigioniero de Dallapicolla et à Erwartung de Schoenberg, œuvres réputées difficiles, c’est un festival entier consacré à Benjamin Britten, trop rarement représenté sur les scènes françaises, qui s’ouvre ce soir avec Peter Grimes.
Le plateau ouvert, qui permet d’assister aux changements de décors à vue, fait alterner les moments intimistes et les rassemblements de la foule du Bourg (The Borough, titre du poème de Crabbe dans lequel l’œuvre prend sa source), dans la mise en scène mobile de Yoshi Oida, suggérant le flux et le reflux de la mer tout autant que l’inconstance de la masse formée par la population du bourg. Une magnifique projection transforme le fond de la scène en tapisserie mordorée, aux formes changeantes au gré des lumières, suggérant la présence de la mer qui se confond avec le ciel dans un horizon reflétant aussi l’âme de Peter Grimes.
Les tableaux vivants sont d’une acuité bouleversante – avec la présence dépouillée de la barque, d’emblée, symbole de la vie et de la mort de Grimes, dans un prologue muet qui est l’annonce du dénouement, réunissant les trois personnages principaux, puis les déplacements constants d’une carcasse d’embarcation suspendue aux cintres. Lors du procès, la scène se peuple et s’élargit soudain aux dimensions de la salle : les chœurs, répartis aux balcons de part et d’autre de la salle, réagissent bruyamment aux propos de Peter, plongeant certains spectateurs dans l’étonnement, voire la réprobation, preuve que le propos fonctionne. Le justesse de la mise en scène consiste aussi à souligner le travail des machinistes qui, vêtus comme des pêcheurs, manipulent les containers des docks. On songe à Wozzeck (et l’on connaît l’admiration de Britten pour Berg) suggérant que s’ils étaient au ciel, les pauvres gens devraient aider à fabriquer le tonnerre.
 
Alan Oke compose un Peter Grimes sensible et fragile, violent et sonore dans les moments de colère, et remarquable de nuances dans la douceur du rêve, de l’interrogation poétique et métaphysique devant la Grande Ourse (« qui, pendant que le ciel tourne, changera pour nous le monde ? ») ou dans la scène de vision du deuxième acte (« En rêve, je me suis bâti un foyer plus doux »). Face à lui, contre lui, la foule est incarnée avec tout le talent qui est le leur par les Chœurs de l’Opéra de Lyon, d’une homogénéité et d’une précision à couper le souffle. L’institutrice Ellen Orford bénéficie de la présence scénique très émouvante de Michaela Kaune, qui déploie une voix très lyrique dans le medium – notamment dans le magnifique duo initial a cappella avec Alan Oke – mais dont les aigus très serrés peinent à restituer l’intensité de l’aria « La broderie, dans mon enfance ». Andrew Foster-Williams est un Balstrode convaincant, à la voix bien trempée et à l’allure rassurante, laissant transparaître discrètement le déchirement intérieur de sa décision finale, lorsqu’il intime à Peter Grimes, après la mort accidentelle du second apprenti, l’ordre de couler la barque au large. L’ample vibrato de Kathleen Wilkinson convient plutôt bien au personnage de Tantine, qu’elle campe avec autorité, et le quatuor féminin de l’acte II réunissant avec elle Ellen et les deux nièces, interprétées par Caroline MacPhie et Laure Barras, est un moment d’intense douceur. Rosalind Plowright est une irrésistible Mrs Sedley, très arsenic et vieilles dentelles, donnant une touche d’humour fugace à cette histoire tragique. Les seconds rôles masculins sont de bonne facture, notamment Károly Szemerédy en Swallow et Jeff Martins en Révérend Adams. Tout au plus regrette-t-on que le Ned Keene de Benedict Nelson ne donne pas davantage de projection à son chant qui reste souvent confidentiel, ce qui nous prive de l’énergie et de la verve attendues pour la chanson « Vieux Joe est allé pêcher ».
L’Orchestre de Lyon, sous la baguette de Kazushi Ono, est à son meilleur : qualité des nuances, beauté des timbres, richesses des coloris. Dans cette œuvre à l’écriture si complexe, les contrastes sont saisissants tout autant que les transitions, les indécisions de l’harmonie autant que l’affirmation des thèmes. Très belle entrée en matière pour ce festival, belle introduction à l’œuvre de Britten, qui semble séduire, mais aussi convaincre le public enthousiaste de l’Opéra de Lyon.
 
 
 

 

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