Dans le naufrage collectif des programmations des opéras de région, certaines maisons parviennent encore à garder la tête hors de l’eau et à arborer fièrement leurs couleurs : c’est le cas de l’Opéra de Rouen, qui joue ce soir Agrippina de Haendel, absente des scènes françaises depuis Lille en 2011, tandis que beaucoup conservent en mémoire la mythique production de McVicar au Théâtre des Champs-Élysées. Pour limiter les risques, la maison a fait appel à une mise en scène éprouvée, celle de Robert Carsen, créée en 2016 à Vienne. Or, si le livret grinçant de Vincenzo Grimani brille par sa verve et que la musique se révèle d’une suggestivité constante, la lecture qu’en propose le metteur en scène canadien nous laisse sur notre faim. Certes, on retrouve une direction d’acteurs efficace et souvent drôle (les strip-teases de Pallante et Narciso), des clins d’œil appuyés mais lisibles (Claudio tour à tour Berlusconi et Mussolini), ainsi qu’un décor monumental (le Palais de la Civilisation italienne, emblème de l’architecture fasciste romaine) qui accueille les marottes de Carsen (Poppea apparaît en nuisette sur son lit, Nerone surgit de la piscine en maillot au deuxième acte, exhibant la plastique avantageuse de son interprète). Toutefois, l’ensemble manque de mordant et de véritable esprit parodique : le rire sardonique de Néron dans le lieto fine, alors même qu’il vient d’ordonner un massacre, paraît plaqué et étranger au reste du spectacle. De même, le recours au rideau amenant le chanteur au proscenium tourne rapidement au procédé répétitif au fil des quatre heures de représentation. Quelques airs ont été coupés (« Per punir », avec son clavecin concertant, ou « Ho un non so che nel core »), mais la partition conserve l’essentiel de ses récitatifs, au bénéfice de la vivacité théâtrale des interprètes.
Dans les seconds rôles, le luxe est au rendez-vous : Nicolas Brooymans impose un Lesbo mémorable malgré l’absence d’air ; Paul Figuier campe un Narciso presque trop séduisant vocalement pour un personnage aussi pitoyable ; et Michael Mofidian offre un Pallante plus solide que le Claudio de Matthew Brook, resté en retrait. Si l’engagement de ce dernier est indéniable, l’autorité vocale fait défaut : les graves se dérobent, et des tempi très étirés mettent en lumière une émission relâchée qui dissipe la tension dramatique.
En Ottone, Paul-Antoine Bénos-Djian séduit toujours par une projection moelleuse, un timbre sombre et une réelle générosité expressive, mais son approche reste inégale dans l’ornementation. Si le da capo de « Coronato il crin d’alloro » laisse espérer un sursaut, celui de « Voi che udite » trahit un manque d’invention, les vocalises ascendantes sur « dolor » étant esquivées et les variations quasi absentes.
À l’inverse, en Nerone, Jake Arditti (seul survivant de la production viennoise) impressionne par la sûreté grandissante de ses moyens : aigus projetés avec assurance (on croirait entendre Fagioli à son sommet), vocalises parfaitement enchaînées dans le redoutable « Come nube », et investissement scénique total, entre cascades et exhibitions athlétiques. Si les stridences récurrentes peuvent diviser, elles s’intègrent finalement à la caractérisation du rôle, tandis que l’absence de graves n’est pas gênante pour ce rôle.
La Poppea d’Eleonora Bellocci déçoit d’abord : les gazouillis de « Vaghe perle » s’accommodent mal d’un timbre acide et d’un aigu sec. Heureusement le reste du rôle lui permettent de faire valoir quelle grande technicienne elle est, livrant des vocalises impeccables qui ne sacrifient jamais le théâtre. On déguste ses effets dans « Se giunge un dispetto » et tous ses autres airs où la rouerie le dispute à la virtuosité.
On aurait souhaité que la représentation soit dominée par l’Agrippina d’Anna Bonitatibus. On n’entend hélas qu’un aperçu de ce qu’elle pourrait faire. Oui, les vocalises de l’« Alma mia fra le tempeste » sont émises en sourdine, oui, son jeu scénique est quelque fois gêné, mais la liquidité et l’exactitude de ses coloratures restent un délice, et l’actrice ne se contente pas d’incarner une caricature de virago assoiffée de pouvoir. Son « Pensieri, voi mi tormentate » frappe notamment par sa fragilité : ce n’est pas l’intrigante qui se bat contre un mal de crane bien mérité, c’est une mère angoissée, vacillante, au bord du renoncement. Il faut vraiment être une icône du chant baroque (bientôt 40 ans de carrière !) pour réussir à chanter ainsi un soir de méforme et encore à nous surprendre.
Enfin une très bonne surprise : l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen. Habitué à entendre des ensembles spécialisés sur instruments anciens dans une telle œuvre, avouons avoir un peu craint ce dont l’orchestre local serait capable, surtout au regard de leur dernière incursion chez Haendel. On avait bien tort : de l’ouverture jusqu’au dernier ensemble quel entrain, quelles dynamiques, quelle discipline pour des musiciens qui fréquentent rarement ce répertoire. Au prix d’un travail patient, David Bates, réussit à faire sonner « baroque » une formation plus habituée à jouer Verdi et Wagner. On peut certes reprocher aux cordes des attaques qui gagneraient à plus de netteté, aux vents et cuivres une virtuosité parfois incertaine et un son globalement trop volumineux, mais ils ne couvrent pas les chanteurs dont la voix est très bien renvoyée par le décor. On n’aura même jamais autant entendu l’ironie grinçante des sautillements des cordes dans « Ogni vento ».


