Le Théâtre du Châtelet a choisi d’achever sa saison avec La Vie parisienne, un spectacle fastueux coproduit avec la Comédie-Française. Suivant l’exemple de La Fontaine dans ses fables et surtout de Grandville dans Les Métamorphoses du jour, qui se livrent à une satire de la société en passant par des animaux anthropomorphe, Valérie Lesort, tout en situant l’action dans son époque, transforme les protagonistes en animaux civilisés à l’aide de prothèses, notamment des groins, des oreilles de phacochères et une queue en tire-bouchon pour les hommes, des becs et des plumes pour les femmes, ce qui nous vaut des personnages hauts en couleur qui déclenchent l’hilarité du public dès leur apparition, comme le baron de Gondremark et son épouse, elle en grue emplumée, lui en goret. De plus, les comédiens ont suivi au préalable un stage animalier afin de rendre crédibles leurs gestes et leurs postures. Enfin, les dialogues ont été légèrement modifiés afin d’y inclure des allusions à la condition animale des personnages. Vanessa Sannino a habillé toute la troupe avec des costumes aux couleurs chatoyantes, ceux des femmes en particulier, à dominante jaune, orange, rose ou Fuschia. Enfin Eric Ruf a conçu quatre décors magnifiques adaptés à chacun des actes : un hall de gare bleuâtre au premier, un appartement, somme toute modeste, au deux, un salon teinté de bleu au trois, le même en rouge au quatre. Les éclairages astucieux de Pascal Laajili donnent l’illusion qu’un seul décor évoque deux lieux différents. La direction d’acteurs est extrêmement précise, les gags s’enchainent sans aucune baisse de tension, le comique de situation alterne avec le comique de langage, parfois savoureux, pour la plus grande joie du public, le tout est ponctué par les chorégraphies entraînantes de Rémy Boissy, en particulier le cancan qui clôt le troisième acte. Enfin, la pièce se termine par une grande scène d’orgie à laquelle participe toute la troupe.

Ce spectacle permet aux comédiens français d’exploiter toutes les facettes de leur talent. Conformément au vœu d’Offenbach qui souhaitait des comédiens chanteurs et non des chanteurs qui jouent la comédie, tous rendent justice à la partition avec un réel bonheur et une diction irréprochable. C’est d’ailleurs une tradition pour cette troupe d’aborder régulièrement des ouvrages qui comportent des parties chantées, on se souvient de L’Opéra de quat’sous à Aix en 2023 ou d’une autre Vie Parisienne, salle Richelieu en 1997.
Les voix des chanteurs sont valorisées par une sonorisation discrète. Melissa Polonie est impeccable dans son double rôle d’Urbain et d’Employée, tout comme Sefa Yeboah (Joseph/ Alphonse) et Nicolas Lormeau (Prosper/Gontrand). Véronique Vella est une Pauline accorte et Yoann Gasiorowski, habilement travesti, est impayable en baronne de Gondremark. Dans le rôle de son époux, Christian Hecq ressemble à un porc libidineux. Tout au long de la soirée sa prestation désopilante réjouit le public. Serge Bagdassarian campe un Brésilien truculent et démonstratif dans le final du dernier acte. On lui pardonnera quelques décalages dans son air d’entrée qui le cueille à froid. Jérémy Lopez et Marie Oppert forment un duo tout à fait irrésistible, lui incarne un bottier au timbre rocailleux, elle, dotée d’une authentique voix de soprano léger, campe une Gabrielle malicieuse et pleine d’humour. Son air « Je suis veuve d’un colonel » est chanté avec brio et un sens aigu du second degré. Elsa Lepoivre, récemment récompensée lors de la dernière cérémonie des Molière, fait une forte impression en proposant une Métella sensuelle et provocante au timbre délicatement ambré. Baptiste Chabauty forme une paire de « frères ennemis » tout à fait réjouissante avec Benjamin Lavernhe. Celui-ci, encore tout auréolé de son récent triomphe dans Le Cid au Théâtre de la Porte Saint-Martin, incarne avec un même bonheur un personnage diamétralement opposé au héros cornélien. Son Raoul de Gardefeu, jouisseur inventif et dynamique, mène la danse avec brio tout au long de la soirée.
Saluons enfin les prestations irréprochables du chœur Ensemble La Marquise et des danseurs.
A la tête de l’Orchestre de chambre de Paris, Alexandra Cravero propose une direction alerte et contrastée en dépit de quelques décalages qui s’estomperont au fil des représentations.



