Je vous ai apporté des bonbons

La Cenerentola - Bruxelles (La Monnaie)

Par Philippe Ponthir | ven 10 Octobre 2008 | Imprimer
Un Rossini scénique à Bruxelles est en soit un événement. Force est de constater que pour la capitale, Rossini se résume à Il Barbiere di Siviglia et à La Cenerentola, Donizetti à Don Pasquale et Lucia di Lammermoor et Bellini à … Euh, pouvez-vous nous rappeler qui est ce monsieur Bellini ? Mais nous ne bouderons pas notre plaisir en nous rendant à cette première.
L’autre événement devait se définir par le premier Rossini dirigé par Marc Minkowski. Le chef français dans son processus d’affranchissement de son étiquette baroqueuse, répertoire auquel il doit sa notoriété, devait tôt ou tard se confronter au Pesarese qui en a fait fantasmer plus d’un. Fantasme honteux pour une certaine élite… Avant lui, d’autres confrères comme Jean Claude Malgoire (Ciro in Babilonia) ou René Jacobs (Tancredi) ont pour l’un, abordé cette rencontre sous l’angle de la rareté et pour l’autre, sous une relecture se voulant philologique. Thèse élimant les ailes de certains solistes et dont l’esprit échappa à la majorité du public, notre aimable collègue compris. Minkowski ne convainc pas ou peu. Le problème ici n’est pas d’adhérer à l’une ou l’autre proposition musicale originale, il n’y en a pas. A aucun moment, le chef n’impose une griffe. A plus d’un moment, ses tempi s’avèrent aléatoires. Métronome à la place du cœur, son Rossini s’embrouille dans sa trame narrative. Il se réduit à l’accompagnement de ses chanteurs et même là, nous l’avions connu plus attentif à l’équilibre et à l’aide qu’il pouvait apporter à ses solistes. Entendons-nous bien, cela reste d’un haut niveau mais quel manque d’esprit italien, quel manque de chatoyance. Quelles sont les options du chef par rapport à la composante de dramma giocoso de cette Cenerentola ? Enfin, le chef semble comme en retrait du projet artistique de l’équipe emmenée par Joan Font.
Le plateau vocal comme souvent à Bruxelles est d’une cohérence solide. On est tenté de dire uniformité. Une fois encore, cela chante souvent très bien mais quelle sagesse chez ses personnalités dont aucune ne marque durablement l’esprit et encore moins les cœurs. La seule originalité des méchantes sorelle Clorinda et Tisbé (Raffaella et Giorgia Milanesi), réside dans le fait qu’elles sont sœurs à la ville comme à la scène. L’impact visuel de leur ressemblance fait son effet quelques minutes dans leur numéro peu imaginatif de duo siamois. Malheureusement, vocalement, l’uniformité de timbre qu’elles partagent également, nous prive d’un contraste de couleurs. Vocalement, les choses se déroulent bien, hormis les habituels tiraillements aigus servant de dot à l’ingrate Clorinda.
Donato di Stefano en Don Magnifico en fait des tonnes pour un résultat global assez consternant. La vulgarité n’est pas loin et ne masque à aucun moment la pauvreté du sillabico et le manque de truculence.
La Monnaie semble s’attacher régulièrement les services du jeune baryton belge Lionel Lhote et cela est une bonne idée. Désormais, plus qu’un espoir, Lhote gravit les échelons d’une belle carrière tant en termes de rendez-vous ambitieux que d’ouverture au delà des frontières. Dandini n’est pas un rôle aisé. Son écriture vocalisante n’est pas immédiatement gratifiante. Lhote à de l’esprit, une voix solidement menée et un bel aplomb. Il évite la tentation facile d’emmener Dandini du côté de la Grande Duchesse de Gérolstein. Scéniquement, son valet roublard existe, tandis qu’on lui pardonne aisément les ficelles un peu grosses utilisées pour venir à bout des traits et roulades vraiment hors de portée pour son baryton formé à une autre école. Nous pensons que le meilleur de Lhote est dans le répertoire français. Nous porterons néanmoins un intérêt à ses prochains Enrico (Lucia di Lammermoor).
Ugo Guagliardo est une belle surprise dans la difficile partie d’Alidoro. Nous sommes tentés de dire qu’il nous laisse la plus forte impression de la soirée. Il convainc notamment dans la conduite de son grand air mais davantage, il émeut scéniquement, ce qui ce soir, ne sera pas foison. La voix est d’une riche texture, sainement conduite et sa prosodie rossinienne est intéressante. Avec un autre chef, son philosophe atteindrait encore un autre niveau.
Heureuse découverte que le jeune ténor Javier Camarena. Le mot qui vient à l’esprit est promesse quand on évoque ce chanteur stylé. Son chant définit pour l’heure, davantage un mozartien qu’un ténor contraltino. Il a pourtant tout pour incarner un Ramiro, un Almaviva et sans doute un Lindoro au relief intéressant. Plus que de raideurs, il lui faudra vocalement et scéniquement, se départir d’une trop grande sagesse qui évoque encore ici et là, un rien de scolarité. Son Ramiro parfois gauche, s’intègre néanmoins parfaitement dans la conception du spectacle.
Silvia Tro Santafé doit également sa notoriété au baroque et principalement à Haendel qu’elle fréquente assidûment. Son Angelina a énormément écouté Frederica von Stade avec qui elle partage ce pêché mignon de mixer voire de poitriner haut dans le médium. Pour les voix à la portée raisonnable, cette émission de mixage permet de gagner en projection et en couleurs dans le médium. Il faut néanmoins l’utiliser avec prudence et avec un soutien à tout épreuve, au risque de voir l’émission se déstabiliser et la voix se scinder en deux pans distincts. La plupart du temps, Santafé réussit ses effets et les quelques déséquilibres du haut médium semblent échapper au commun du public. Physiquement, cette belle artiste a tout pour camper une Angelina de premier ordre. Trac de la première ? Elle n’attire guère l’attention alors qu’elle déploie au fur et à mesure de la soirée moult efforts pour affronter crânement les difficultés émaillant sa partie. Scéniquement surtout, son Angelina aurait tout à gagner, à commencer en émotion si cette appréciable chanteuse se laissait aller à un peu plus d’abandon.
A la lecture de cela, le lecteur aura sans doute des difficultés à comprendre les trois coeurs attribuées au spectacle. Pourtant, une fois n’est pas coutume, nous saluons bas le remarquable travail scénique du spectacle. Metteur en scène, costumier, éclairagiste, chorégraphe apparaissent instantanément comme une équipe soudée, cohérente et offre un pur régal pour les yeux. L’émotion viendra de cet aspect et pour nous, une émotion doit toujours être saluée. L’idée de base de Joan Font est qu’Angelina s’échappe de son quotidien en rêvant. Elle rêve cette folle journée ou du moins, il laisse à l’imagination du spectateur, le soin de décider où s’arrête le réel et ou commence le féerique. Ce qui nous touche profondément est que Joan Font fait appel à l’enfant que nous avons été et cela marche fabuleusement. Lui et son équipe vont à l’essentiel. Intemporalité des lieux , peu d’accessoires mais surtout, des couleurs et encore des couleurs. Son spectacle se déguste comme une orgie de friandises plus glucosées les unes que les autres. Ses bonbons se parent de teintes vives dans les verts, les roses, les jaunes qui suffiront en un instant à camper un tableau. L’adjonction du chorégraphe se révèle précieuse avec le fil rouge défini par ses souris anthropomorphes. Petites compagnes de Cenerentola, elles participent au merveilleux de la soirée et une fois encore, sont source de rires ET d’émotions et là, Joan Font a saisi l’esprit de la partition de Rossini. A notre sens, Joan Font et son équipe sont les principaux acteurs de la réussite de ce beau spectacle se définissant comme le rendez-vous familial de ce début d’automne.
 

 

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