La dramaturgie du son

La Métamorphose - Lille

Par Bernard Schreuders | mer 09 Mars 2011 | Imprimer
Si Kafka s’opposait à toute représentation de La Métamorphose et même à l’illustration de la couverture de son livre, Michaël Levinas rappelle, dans un entretien accordé à Jean-Luc-Plouvier et reproduit dans le programme de salle, que cette nouvelle, « comme tous les grands textes, n’est plus dans la dépendance de celui qui l’a créée », elle lui échappe. Du reste, c’est déjà ce qu’il affirmait au sujet des Nègres, dont la dimension clownesque ne l’intéresse pas davantage que la lecture comique de La Métamorphose qui a longtemps prévalu dans les anciennes républiques socialistes. Le compositeur ne croit pas que « le théâtre soit exclusivement une affaire de représentation », a fortiori lorsqu’il « propose des solutions proprement musicales ». Le texte de Kafka l’y invite d’une certaine manière, car le son y précède l’image : « Grégo[i] r[e] frémit en s’entendant répondre. On reconnaissait bien son organe, il n’y avait pas à s’y méprendre, c’était bien lui qui parlait, mais il se mêlait à sa voix un piaulement douloureux, impossible à réprimer, qui semblait sortir du tréfonds de son être, et qui ne laissait aux mots leur vraie figure que dans le premier instant pour brouiller ensuite leur résonance au point qu’on se demandait si l’on avait bien entendu. 1 » Grégor Samsa n’a pas encore ouvert la porte de sa chambre que le fondé de pouvoir devine l’horreur : « C’était une voix de bête » s’exclame-t-il, dans l’opéra. Maître ès hybridation et chimères sonores, le compositeur démultiplie l’étonnante voix de Fabrice di Falco qui chante, comme Diouf dans Les Nègres, aussi bien en baryton qu’en alto, ricane, déforme et nasalise son timbre sur des enregistrements de sa voix savamment retravaillés à l’Ircam auxquels peuvent aussi se mêler des claviers électroniques ou des percussions. Comment mieux traduire l’ambiguïté de cette créature, dont la conscience humaine se trouve piégée dans le corps d’un cancrelat ? Tournoyante et irréelle, la voix de la Sœur (Magali Léger) trahit la position non moins singulière du personnage, la seule qui ose vraiment approcher son frère, et confirme l’inventivité du langage de Levinas, sa plasticité et son pouvoir de suggestion. La spatialisation achève d’envoûter l’auditeur grisé par le foisonnement des timbres, des couleurs, des frottements et résonances en tout genre, au gré d’une expérience sensorielle, sinon sensuelle, qui trouble ses repères et le confronte, lui aussi, à l’inconnu. 
 
Fidèle à l’esprit de l’œuvre, le livret élude l’anecdote et pratique l’ellipse pour se concentrer sur l’essence du drame: la lente déchéance de Grégor qui se laisse mourir de tristesse, stigmatisé par les étrangers après avoir été rejeté par les siens. L’épreuve les a également transformés et le désarroi, la douleur font place à la colère. Exception notoire, la figure de la mère (Anne Mason), dont rien n’entame l’amour, prend ici un tout autre relief que dans la nouvelle de Kafka. « Ce qui provoque chez moi les idées musicales est toujours lié à l’ordre de la plainte. Il faut qu’il y ait des larmes dans le son, qu’il soit habité d’un “sanglot long” ! » confie Michaël Levinas. Lamento à une voix ou échange madrigaliste, la gémissante plainte des Samsa, ponctuée de rares éclats, domine effectivement l’opéra et ne laisse pas indemne.
 
Allusive et dépouillée, la mise en scène de Stanislas Nordey refuse l’illustration et consacre d’emblée l’isolement de Grégor, silhouette figée, tel un stylite, sur une colonne, image embrumée comme dans un rêve sous son voile de gaze et qui se précise, lentement et inexorablement, au fil de l’ouvrage. La direction d’acteurs frappe par sa justesse et l’économie de mouvements, en parfaite intelligence avec le discours musical. Si des modifications subtiles et graduelles du décor symbolisent le cours irréversible des choses, c’est essentiellement la musique qui révèle l’animalité du personnage, en suggérant ses déplacements le long des murs et du plafond de sa prison ou la perte définitive de tout langage articulé au profit des sifflements de l’insecte. Quand Grégor quitte enfin sa stèle, c’est pour glisser sur le sol et se lover dans une position fœtale avant de s’immobiliser à jamais. Au terme de cette longue agonie, les sarcasmes de la femme de peine ne sont pas sans en rappeler d’autres, ceux qui frappèrent Jésus, livré aux soldats romains. Stanislas Nordey et Michaël Levinas assument la dimension christique de Grégor et l’opéra s’apparente d’ailleurs à un drame sacré, à une Passion. 
 
Les allégories du Prologue ne convoquaient-elles pas Isaac et Abraham ? Gardons-nous cependant de réduire l’ouvrage à un message, fût-il celui du sacrifice ou de l’abnégation. Certains voient dans La Métamorphose et son processus de déshumanisation la préfiguration de la Shoa – on songe également au génocide des Tutsi du Rwanda, assimilés, justement, à des cancrelats (« Inyenzi ») par la propagande extrémiste. La nouvelle, comme son adaptation libre, est plurielle et ouverte. « Il n’y a à la fois rien à comprendre et tout à comprendre », déclare Stanislas Nordey au sujet de ce Prologue construit sur un texte de Valère Novarina, préambule animé mais dont l’ésotérisme nous a laissé perplexe. Kafka, Novarina, Levinas « se situent à un endroit où la narration traditionnelle est dépassée », ajoute-t-il, offrant au spectateur, pour peu qu’il « s’y prête, une vraie liberté de vagabondage et d’interprétation ».
 
Au sein d’une distribution impeccable, il faut épingler la performance de Fabrice di Falco dans une partie très exigeante, vocalement et physiquement, l’incarnation poignante d’Anne Mason (la Mère) et l’inquiétante étrangeté distillée par Magali Léger (la Sœur). Dans la fosse de l’Opéra de Lille transformée en laboratoire sous la direction de Georges-Elie Octors et avec le concours de Sylvain Cadars, ingénieur du son à l’Ircam, l’ensemble Ictus jongle en virtuose avec les composantes acoustiques et électro-acoustiques (préenregistrées ou jouées en direct sur des claviers Midi) d’une partition fascinante, violente mais raffinée, anxiogène et psychédélique. Le pari pouvait sembler un peu fou, mais en adaptant La Métamorphose, Michaël Levinas signe une œuvre forte, cohérente et très aboutie, qui étreint autant qu’elle interroge.
 
 
 
Prochaines représentations : dimanche 13 mars (16h00), mardi 15 mars (20h00).
Accessible sur Arte Liveweb à partir du 14 mars, durant six mois, et diffusé sur France Musique le 30 mars à 20h, et prochainement sur Mezzo et sur Wéo (dates à préciser).
 
1 Franz Kafka, La Métamorphose. Paris, Gallimard, 1955.

 

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