La fête a failli être gâchée !

Verdi, une fête - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | ven 28 Février 2014 | Imprimer
 
Il était bien prévu qu'Andreas Mölich-Zebhauser, intendant du Festspielhaus de Baden-Baden, présente cette soirée de gala du Freundeskreis (Cercle des amis) de l’opéra badois, mais le contenu du discours a dû quelque peu évoluer au cours des jours puis des heures qui précédaient l’événement… On attendait Anja Harteros accompagnée de Johan Botha pour célébrer Verdi, tous deux soutenus par Donald Runnicles à la tête de l’orchestre du Deutsche Oper Berlin. Malade, la soprano a déclaré forfait en début de semaine, suivie par le ténor qui estimait ne pas avoir le temps de s’accorder à une nouvelle partenaire puis, jamais deux sans trois, le chef s’est lui aussi désisté pour des raisons familiales l’obligeant à annuler ses engagements de la semaine ! « J’ai commencé à me dire que ce n’était plus très drôle d’être à la tête de cette institution », a déclaré l’intendant, avec son humour habituel, d’autant qu’il venait d’apprendre le jour même qu’Anna Netrebko renonçait à Marguerite dans le Faust du prochain festival de Pentecôte (voir brève), dans ce qui devait être l’une des productions phares de la saison. La soirée de gala a néanmoins été sauvée par l’arrivée d’une diva – d’un tout autre genre, certes, mais une authentique diva tout de même – qui a accepté de célébrer à sa façon Verdi au pied levé, avec un programme revu et corrigé, un nouveau ténor pour l’occasion et, à la direction, un chef que l’orchestre connaît bien pour l’avoir régulièrement pratiqué.

Angela Gheorghiu soigne son arrivée, en star aguerrie, superbe et conquérante dans une robe rose cuisse de nymphe émue (ou chair, si l’on préfère). Les ruches et voiles légers donnent lieu à de nombreux effets de manche à la Loïe Fuller. La soprano roumaine est dotée d’une plastique impeccable et ses bras magnifiques lui permettent une gestuelle à la Maria Callas période Audrey Hepburn, parfaitement maîtrisée. Le public en a plein les yeux : en tout, trois robes et aussi trois chignons différents. À chaque sortie, de grands gestes d’adieu ne laissent pas d’inquiéter : allons-nous revoir notre diva ? Et le chant dans tout cela ? Le timbre est riche et la diva en forme, notamment dans son legato souple et un art des nuances consommé. Des pianissimi sublimes compensent quelques imprécisions et parfois un manque de puissance dramatique tant que sonore, notamment dans l’air d’Élisabeth. L’« Addio del passato » est, quant à lui, particulièrement émouvant, quoique concurrencé par une improbable robe – Gloria Swanson l’aurait volontiers portée – surmontée d’un drapé en cascade sur l’épaule, qu’on aurait aimé pouvoir admirer d’un seul tenant si le pupitre ne faisait pas visuellement obstruction. « C’est l’anti-Harteros, il faut fermer les yeux ! », s’exclame ma voisine, qui ne pipe mot lors de l’apparition de la dernière robe, digne d’Esther Williams, fourreau tout en paillettes violet et or, avec cette fois-ci des effets de traîne où Desdemona devient sirène. On ne voit pas le rapport, mais l’effet est garanti : le public est médusé et, un peu comme Ulysse, reste collé à son siège.
 
 
 
Pour son duo avec le ténor Zoran Todorovich, la diva a trouvé un parfait faire-valoir. Alors que la robe scintille à n’en plus finir, le costume du ténor serbe affiche un noir mat. L’accord des voix est à l’avenant et assez peu convaincant. Il faut dire que les moyens vocaux du ténor ne font pas encore de lui une superstar. Si les graves sont du plus bel airain, les aigus ont tendance à s’étrangler et le chant donne la curieuse sensation d’être quelque peu lifté. En revanche, la projection est exceptionnellement sonore et le ténor nous propose un Otello peu subtil et artificiel. Opinion qui ne semble pas partagée par l’auditoire, très réceptif et enthousiaste. Il faut dire que le Serbe nous offre un « Pietà » qui transcende tout le reste. Au final, les beaux moments l’emportent.
En grande forme également et avec un effectif impressionnant, l’orchestre du Deutsche Oper Berlin impressionne par la justesse et la précision de tous les pupitres, l’aisance de chaque soliste. D’Aida à la Force en passant par le ballet d’Otello, le répertoire permet des effets hollywoodiens avec un son en THX. Cette déferlante sonore parvient à être domptée pour ne presque jamais concurrencer ou surnager les chanteurs. À la direction, Ivan Repušić est à l’unisson et l’on a du mal à se dire qu’il ne fait que remplacer. Chapeau !
Pour les rappels, on parie qu’on aura forcément droit à un Brindisi. C’est Zoran Todorovich qui commence avec un « Vesti la giubba » qui remporte un beau succès. Puis Angela Gheorghiu se lâche dans « Granada » où elle achève de se mettre le public dans la poche, tout en portant haut les bras (qu’elle a fort beaux, faut-il le rappeler), comme si elle brandissait la flamme olympique ou au moins accueillait le voyageur dans le port de New York. Et pour finir – gagné ! – le couple du soir entonne le Brindisi de La Traviata, que 2000 spectateurs accompagnent en applaudissant en rythme. Notre intendant peut oublier ses sueurs froides : loin d’être gâchée, la fête se poursuit avec petits fours pour tous et boissons à gogo sous les sons d’un orchestre de jazz. Comme d’habitude, une rose est offerte à toutes les dames et le programme (qu’ils ont réussi à éditer avec la bonne distribution, une performance !) est distribué gracieusement au public. La classe…
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