La valeur attend et n'attend pas le nombre des années

Il Barbiere di Siviglia - Genève

Par Fabrice Malkani | lun 10 Septembre 2012 | Imprimer
 
La reprise sur la scène du Grand Théâtre de Genève de la production donnée en 2010 du Barbier de Séville renouvelle un plaisir intense dû au parfait équilibre entre la musique, le chant et la mise en scène, rehaussé par des interprètes d’exception. Sous la direction lumineuse du maestro Alberto Zedda, éminent spécialiste de Rossini et auteur de l’édition critique de l’œuvre, l’Orchestre de la Suisse romande donne une interprétation toute en nuances, s’attachant à la plus grande transparence sonore, permettant au timbre de chaque instrument d’être clairement perceptible. Dès l’ouverture, animée mais jamais précipitée, le visage souriant du chef – âgé de 84 ans – communique le bonheur de cette musique intelligemment exécutée.
La mise en scène de Damiano Michieletto et les décors de Paolo Fantin (lumières de Fabio Barettin), tout en se fondant sur les péripéties du livret – dont les lieux et situations sont transposés dans une petite ville espagnole contemporaine – épousent avec brio le rythme de la musique, dont le décor pivotant constitue aux moments clés une métaphore réussie. Devant l’immeuble où résident Bartolo et Rosina, dans une ruelle pauvre à proximité d’un bar minable, Fiorello et le comte Almaviva, en bermuda et en tennis, incarnent une jeunesse partagée entre une débrouillardise désabusée et le désir de rénover un monde sclérosé. C’est ce que confirme la découverte de l’intérieur de la maison : la loge du concierge, les escaliers étroits, les pièces exiguës des appartements à l’ameublement vieillot, tout respire le confinement dont Rosina autant que Berta aspirent à s’échapper.
La distribution est incontestablement dominée par Lawrence Brownlee, prodigieux Almaviva dont l’agilité vocale égale l’aisance physique. Bondissant sur le coffre, puis sur le toit de sa voiture garée devant l’immeuble de la belle, le ténor chante sans le moindre effort apparent, dans une situation peu confortable, son air « Ecco ridente in cielo ». D’emblée, le ton est donné, le reste est un festival de prouesses vocales et scéniques. On le verra par la suite suspendu à la seule force des bras au balcon de l’immeuble, se livrant à des tractions tout en continuant ses échanges avec Figaro. Excellent d’un bout à l’autre, irrésistible dans son costume de faux maître de musique après avoir exhibé des mollets musclés dans les premières scènes, il propose une interprétation d’une grande finesse. La diction est claire, la voix souple, le timbre chaud et limpide, les aigus radieux, et l’air virtuose « Cessa di più resistere » donne lieu à une prestation époustouflante. Le mezzo-soprano Silvia Tro Santafe est une Rosina dotée d’un véritable tempérament, servie par une voix puissante et des aigus sonores, une grande agilité dans les vocalises et un talent d’actrice qui ajoute au charme de l’interprétation.
Dans le rôle de Figaro, le baryton Tassis Christoyannis a la prestance et la présence nécessaires pour être crédible, tandis que sa voix nécessite un peu de temps pour se chauffer. Si les aigus manquent de netteté dans la cavatine « Largo al factotum », le timbre est chaleureux. Sa diction impeccable, sa voix bien calibrée, qui s’assouplit au cours du spectacle, participent à la qualité de l’ensemble. La basse Roberto Scandiuzzi campe un Basilio magistral, à la voix puissante et sombre, dont l’air de la calomnie, commencé dans les escaliers de l’immeuble et provoquant une pluie de journaux à scandale, est en parfaite osmose avec l’orchestre. Alberto Rinaldi compose un Bartolo truculent – ici un ancien champion cycliste qui collectionne les coupes au-dessus de ses livres de compte dans son étroit cabinet –, avec un sens dramatique très sûr et une voix parfaitement homogène. Les rôles secondaires sont également interprétés avec talent : le soprano Sophie Gordeladze obtient auprès du public un succès mérité pour son interprétation de Berta, avec ce qu’il faut de caricatural mais aussi les nuances nécessaires à l’air « Il vecchiotto cerca moglie » ; le baryton-basse Nicolas Carré est un Fiorello à la voix souple et au timbre agréable. Les chœurs dirigés par Ching-Lien Wu sont excellents, tant au plan vocal que scénique : l’action est quasiment ininterrompue sur le plateau, mais sans surcharge ni redondance.
C’est peu dire qu’on est charmé par un spectacle aussi réussi, qui réunit l’immense expérience d’un chef spécialiste de philologie musicale, une mise en scène au service du texte et de la musique, une distribution aussi remarquable et la juvénile virtuosité des interprètes principaux. Quand jeunesse sait, quand vieillesse peut…
Version recommandée :
 
Rossini: Il Barbiere Di Siviglia | Gioacchino Rossini par Claudio Abbado
 
 
 
 

 

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