Les sortilèges d’un timbre capiteux

Récital - Paris (Gaveau)

Par Christian Peter | jeu 03 Mai 2012 | Imprimer
 
Invitée régulièrement sur les grandes scènes internationales, star incontestée du Met dont elle ouvrira pour la seconde fois consécutive la saison en septembre prochain, Anna Netrebko s’est relativement peu produite en France : C’est en mars 2007 qu’elle a fait ses débuts à Paris au Théâtre des Champs-Élysées au cours d’un concert dont elle partageait la vedette avec Rolando Villazon, déjà dans le cadre des Grandes Voix. L’année suivante, Elle incarne Giulietta dans I Capuleti à l’Opéra. À l’automne 2009, un autre concert, cette fois à Pleyel et en compagnie de Massimo Giordano, sera suivi d’une série de représentations de L’Elisir d’amore, de nouveau à Bastille. Depuis, plus rien. C’est dire si son récital à Gaveau était attendu avec impatience par ses admirateurs qui sont venus nombreux pour l’applaudir.
 
Le programme, qui se décline en deux parties respectivement dévolues à Rimski-Korsakov et Tchaïkovski, est quasiment identique à celui de l’album « In the Still of night » que DGG avait capté à Salzbourg en 2009 au cours d’une soirée où la cantatrice était accompagnée par Daniel Baremboim. Pour cette incursion dans l’univers du liederabend, le choix d’interpréter un bouquet de mélodies dans sa langue maternelle s’est avéré judicieux pour Anna Netrebko qui en a livré une interprétation à la fois intense et raffinée. Dès les premières notes, le public est captivé par le timbre opulent de la chanteuse dont aucun enregistrement n’est capable de restituer fidèlement la richesse ni l’ampleur. À l’élégie amoureuse de « Ce dont je rêve en secret » succède la plainte désespérée de « Pardonne ! Oublie les jours d’agonie ». Anna Netrebko excelle a exprimer les affects contrastés de ces pages, l’allégresse du « Chant de l’alouette », la mélancolie des « Monts de Géorgie » ou la nostalgie de « Captivé par la rose ». Cette partie s’achève avec les deux dernières mélodies composées par Rimski, notamment l’étonnant « songe d’une nuit d’été » qui baigne dans une atmosphère onirique, teintée de sensualité et dont les proportions et la montée finale dans l’aigu ne sont pas sans évoquer un air d’opéra.
Grisée par l’accueil chaleureux de la salle, la cantatrice est apparue plus rayonnante encore après l’entracte. Vêtue d’une robe pastel ornée de brillants, l’élégance de sa tenue s’harmonise avec celle de sa gestuelle. L’écriture de Tchaïkovski convient idéalement à cette voix généreuse qui s’épanouit librement dans les envolées lyriques de « Dis, que chante à l’ombre des branches ». En grande forme, Anna Netrebko dispose d’une ample dynamique qui lui permet d’alterner aigus puissants et demi-teintes élégiaques -notamment dans la sérénade opus 63- avec une aisance et une facilité confondantes. La mélodie « J’étais pourtant comme un brin d’herbe » n’est pas sans évoquer l’air de Tatiana, un rôle que la cantatrice s’apprête à ajouter à son répertoire, et les moirures de son timbre capiteux y font merveille. Le programme s’achève avec « Que règne le jour » où le chant exalté de l’interprète soulève l’enthousiasme du public qui ne ménage ni ses applaudissements ni ses bravos.
Trois bis concluront la soirée, la célèbre berceuse de Dvořjak et deux pages de Richard Strauss, « Cäcilie » pris avec un tempo assez vif et un irrésistible « Morgen » subtilement nuancé.
Au piano, Elena Bashkirova, plus qu’une accompagnatrice, se révèle une véritable complice qui évolue dans le même univers que sa compatriote. Aussi convaincante dans la longue conclusion pianistique de « Captivé par la rose » de Rimski que dans la redoutable virtuosité de « Que règne le jour » de Tchaïkovski, la pianiste réussit un parcours sans faute.
Une soirée mémorable tant par la rareté de son programme que par le naturel et l’irresistible charisme d’Anna Netrebko dont le bonheur de chanter est communicatif.
 

 

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