Louable, mais difficile hommage

Concert à la mémoire de Lorraine Hunt Lieberson - Paris (TCE)

Par Bernard Schreuders | lun 01 Juillet 2013 | Imprimer
 
Un jour peut-être, la télévision (Mezzo ou, ne bornons pas notre rêve, une chaine de service public délivrée du joug de l’audimat) rendra à la chanteuse lyrique Lorraine Hunt Lieberson un hommage digne de ceux qu’elle consacre aux stars du cinéma, aux grands noms du rock, de la pop ou de la chanson française. Pour l’heure, seul le microcosme de la « grande musique » songe à célébrer cette immense et si rare tragédienne trop tôt disparue. Le 1er juillet dernier, le Théâtre des Champs-Elysées accueillait rien moins que trois mezzo-sopranos – Karine Deshayes, Anna Stéphany et Renata Pokupic – et l’Orchestra of the Age of Enlightenment placé sous la conduite de William Christie pour un concert dédié à cette magnifique artiste. « Queens, Heroines and Ladykillers » annonçait le Royal Concert Hall de Londres qui programmait l’événement début juin. Autres lieux, autres mœurs, la salle parisienne n’eut pas recours à cette publicité tapageuse et réductrice, ce qui ne l’a pas empêchée d’attirer un public nombreux et chaleureux.
Les circonstances ne se prêtent sans doute pas à la projection d’images d’archive ni d’extraits sonores qui, du reste, exposeraient les invitées du jour à d’embarrassantes comparaisons, mais nous nous attendions à quelque témoignage ou du moins à un mot d’introduction. William Christie interviendra in extremis et de manière fort laconique, au moment du bis, confié à l’orchestre, expliquera-t-il, faute d’avoir découvert une pièce pour trois mezzos, et joué en mémoire de « Lorraine, qui nous manque depuis dix ans déjà ». Et la douleur d’étirer le temps subjectif, l’artiste nous ayant quitté non pas en 2003 mais le 3 juillet 2006, emportée à l’âge de cinquante deux ans par un cancer. En vérité, l’évocation ne repose que sur les pages empruntées à quatre superbes rôles haendéliens endossés par la musicienne (Sextus, Irène, Déjanire, Ariodante) et sur le portrait éclaté qu’en auront esquissé les interprètes.
Lorraine Hunt fit ses débuts à l’opéra en 1985, incarnant le fils de Pompée dans le Giulio Cesare controversé de Peter Sellars. Le Sesto de Karine Deshayes n’a rien de générique et surprend agréablement par un format et un éclat plutôt inhabituels dans ce répertoire. Si le style et l’ornementation pourront sembler un peu exotiques (« Svegliatevi nel core »), son enthousiasme naturel et ses aigus conquérants, pour reprendre les termes si justement choisis par Clément Taillia qui commentait sa récente prestation à l’Opéra de Paris, rappellent la fougue et la générosité sans apprêts inutiles de la cantatrice américaine.
De Theodora, Lorraine Hunt Lieberson, qui avait commencé sa carrière comme soprano, campa d’abord l’héroïne éponyme, mais c’est la figure solaire d’Irène qu’elle marqua à jamais et avec laquelle elle se confond dans l’esprit de bien des mélomanes. La vidéo (NVC Arts), puis le disque (Glyndebourne CD Label) ont immortalisé cette incarnation bouleversante. C’est probablement le rôle de sa vie et il eut été inconcevable de prétendre honorer sa mémoire en l’ignorant, mais s’y frotter constitue aussi une redoutable gageure pour Anna Stéphany que de plus aguerris et téméraires gosiers auraient sans doute esquivée. Et pourtant, dès les premières mesures de « As with rosy steps the morn », nous comprenons qu’elle pouvait mieux que d’autres relever ce défi, parce que, à la faveur d’une parenté intime et subtile, inscrite dans la chair de la voix – une couleur, une lumière, moins intense, mais chaude et enveloppante –, et sous la tendresse des accents affleure le souvenir de Lorraine Hunt Lieberson. Toutefois, la jeune mezzo britannique a l’intelligence de rester elle-même et aborde les airs d’Irène avec sa propre sensibilité, sa pudeur également. Elle ne possède pas le magnétisme irrésistible de son aînée et l’émotion ne nous submerge pas, mais elle nous ravit en douceur. « Lord, to Thee each night and day », privé d’élan, de conduite et morcelé, accuse cependant des limites techniques que les meilleures intentions ne peuvent transcender.
Avec la folie de Déjanire (« Where shall I fly ? », Hercules), le programme entend bien sûr évoquer un tempérament dramatique que des metteurs en scène tels que Peter Sellars et Jean-Marie Villégier ont su dompter pour mieux l’exalter. Si des chanteuses aussi dissemblables que Lorraine Hunt et Anne Sofie von Otter s’y sont révélées grandioses, c’est parce qu’elles en assumaient l’outrance et se l’appropriaient, ce que n’ose pas (encore) totalement Renata Pokupic. Il manque à son numéro, vocalement très réussi, un soupçon d’audace, une touche personnelle sans laquelle il nous est difficile de partager l’excitation de certains spectateurs manifestement très impressionnés. Par contre, la jeune mezzo bulgare éclipse son illustre devancière, dont la virtuosité n’était pas le maître atout, dans les coloratures vertigineuses du « Dopo notte » d’Ariodante.
Six airs répartis entre trois solistes : le luxe des moyens convoqués jure avec la brièveté de l’affiche, a fortiori quand l’excellent Orchestra of the Age Enlightenment hérite de deux ouvertures et deux concerti grossi dont, certes, il offre une lecture particulièrement enlevée et brillante qui n’exclut pas la poésie (splendide Larghetto e piano en mi majeur du douzième concerto de l’opus 6), mais qui totalisent près de trente minutes de musique. Médée manque cruellement à l’appel, mais force est de reconnaître que l’œuvre de Charpentier aurait introduit une solution de continuité et posé de délicats problèmes de diapason et d’effectif. En revanche, « Care speme » (Sesto) ou « Scherza infida » (Ariodante) auraient pu tempérer notre déception sans prolonger exagérément la soirée.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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