Machaidze, Paris Première

Rigoletto - Paris (Bastille)

Par Antoine Brunetto | ven 27 Janvier 2012 | Imprimer
 

Ce n’est pas encore cette année que Rigoletto aura droit à une nouvelle production à l’Opéra de Paris. On se contentera donc de la mise en scène très – trop ? – bien connue de Jérôme Savary créée en 1996. Brigitte Cormier titrait déjà en 2008 dans ces mêmes colonnes « Savary Réchauffé » ; que devrait-on dire aujourd'hui ? On ne niera cependant pas que le spectacle a plutôt bien vieilli, notamment grâce aux décors élégants et désolés de Michel Lebois : Mantoue et son palais ne sont que ruines, à l’image de la décrépitude morale de ses souverains. Pour le reste, l’œil n’est pas toujours à la fête. Pour un dernier acte très efficace, on a un premier tableau bien quelconque : les mouvements de foule paraissent désordonnés et la dramaturgie manque de lisibilité. Surtout, la direction d'acteurs accuse de curieuses baisses de tension. Où est la rage de Rigoletto au deuxième acte, face aux courtisans qui ont enlevé sa fille ? Le bouffon semble totalement anesthésié, aucune trace de violence, ou de révolte chez lui, même lorsqu’il leur hurle « Courtisans, race ignoble et damnée ». Est-ce dû à Jérôme Savary ? Peut-être pas uniquement (on le verra plus tard) mais au final le drame de sang et de larmes qu’est Rigoletto en perd une partie de son pouvoir émotionnel.

La direction menée prestissimo par Daniele Callegari ne parvient pas à compenser cette apathie. Elle aurait même l’effet inverse en donnant une impression d’excitation artificielle et de survol. Malgré quelques bonnes idées (l’accentuation du rythme boiteux des « La rà, la rà » de Rigoletto avec une pause sur le deuxième temps) l’ensemble manque définitivement d’affects et de poésie.

Mais qu’importe me direz-vous, le principal intérêt de cette reprise résidant dans une distribution prometteuse : on assiste en effet aux débuts in loco de Nino Machaidze et au retour de Piotr Beczala, soit deux des chanteurs actuellement les plus en vue sur les scènes mondiales.

De la Gilda de la soprano géorgienne on gardait un doux souvenir, en 2008 à Parme, aux côtés du grand Leo Nucci (voir recension). La voix a mûri, s'est étoffée, avec un médium soyeux. En contrepartie, elle s'est alourdie et la jeune fille rêveuse a quelque peu perdu de sa fraîcheur. Aujourd’hui si les passages plus dramatiques lui conviennent à merveille, les coloratures et en particulier les notes piquées du « Gualtier Maldè » semblent moins déliées (on cherchera également en vain les trilles). Restent un timbre à la fêlure discrète qui capte l’oreille et un beau tempérament qui visiblement charment le public : c’est elle qui l’emporte sans conteste à l’applaudimètre.

En lieu et place de Nucci (qui a d’ailleurs chanté dans cette production), son père est chanté ce soir par Zeljko Lucic. Le chanteur est probe, l'interprète nuancé. Il surprend dès le face à face avec le Monterone un peu pâle de Paul Gay : au lieu des vociférations habituelles, le bouffon profère ses accusations sur un ton badin ; surprenant mais plutôt bien vu. Les choses se gâtent pourtant dès que les accents se font plus violents. Il manque au baryton Serbe une ampleur sonore (il est souvent couvert par l’orchestre) mais surtout du mordant, des « tripes ». On a déjà évoqué plus haut la platitude du « Cortigiani », mais la « Vendetta » passe également quelque peu inaperçue. Et l’on se prend à rêver à un bossu peut-être moins « bien chanté » mais éructant, maudissant, éploré, en un mot plus incarné.

Piotr Beczala forme scéniquement un joli couple avec Nino Machaidze. On peut cependant se demander si l’Opéra lui a rendu service en le distribuant dans le rôle du Duc. Certes le chanteur a quelques beaux atouts à faire valoir : une certaine élégance, une puissance vocale confortable dès lors que la voix est chauffée, au second acte (parfois au détriment des nuances, mais n’est-ce pas la salle qui veut ça ?). En revanche, on sent le ténor peu à l’aise dans l’aigu, l’accident est même évité de justesse. Trac de la première ? Peut-être, mais aussi sûrement évolution d’une voix qui se tourne maintenant vers des emplois plus lourds, des tessitures moins tendues. D’aucuns pourront également attendre un peu plus de soleil latin dans la voix du séducteur impénitent. L’on espère en tout cas réentendre le chanteur polonais prochainement à Paris, dans des répertoires qui le mettront plus en valeur.

Les seconds rôles font plutôt honneur à la scène parisienne : le Sparafucile de Dimitry Ivashchenko, au fa grave sonore est inquiétant à souhait. Tout juste pourra-t-on reprocher à sa sœur (Nancy Fabiola Herrera) un petit déficit de projection qui fait parfois disparaître ses rires dans le quatuor de l’acte trois (« Bella figlia del amor »). On retient également au passage un page (Marianne Crebassa) au relief inhabituel.

Un Rigoletto de plus me direz-vous ? Peut-être, mais il nous offre suffisamment de beaux moments vocaux pour justifier d’y jeter une oreille.

 

 

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