Passage de témoin

Rigoletto - Vérone

Par Hélène Mante | mar 13 Août 2013 | Imprimer
 
Dix ans après sa création, la nouvelle production de Rigoletto confiée à Ivo Guerra et Raffaelle del Savio, qui reprenait le projet bâti en 1928 par Ettore Fagiuoli(1) est déjà revenue à plusieurs reprises à l’affiche du festival de Vérone. En cette saison du centenaire, on retrouve les décors majestueux et, en arrière-plan, la silhouette du château de Mantoue qui domine l’arène (sauf quand elle menace de s’effondrer comme cela s’est passé début août, à cause du vent…) ; les intérieurs du palais du Duc, la maison de Rigoletto et enfin les rives du Mincio avec la masure de Sparafucile occupent parfaitement la large scène. La mise en espace est traditionnelle, cela va sans dire, et quelques originalités, comme les personnages aquatiques qui meublent le prologue ou encore le viol de Giovanna au moment du rapt de Gilda, attirent l’attention sans convaincre que l’on ait affaire à un véritable travail théâtral. L’enjeu n’est pas là : on vient à l’arène pour voir le grand répertoire, participer à un spectacle qui doit en mettre plein les mirettes (les petites bougies sponsorisées!), entendre de grandes voix qui n’ont jamais manqué … et pas pour assister à du Regietheater !
A ce jeu-là, Leo Nucci, auquel il est une nouvelle fois fait appel donne admirablement le change. A plus de 70 ans, trente-six ans après ses débuts in loco(2), le baryton court d’un bout de la scène à l’autre, débloque au début du troisième acte la barque restée immobile au milieu du Mincio, ne se fait pas prier pour bisser le «Si, vendetta »(3), surjoue quand il le faut, émeut aussi, évidemment. Vocalement, la ligne de chant et la science verdienne sont toujours là et c’est seulement à quelques détails que l’on devine qu’il n’est pas dans un grand soir : les notes sont prises par en-dessous plus souvent que d’habitude ; le «Veglia, o donna» est trop bas, la fin de «Cortigiani» est difficile et sur la dernière «Maledizione», le baryton n’ajoute pas d’aigu.
Pourtant, et malgré le grand nombre de places libres, surtout au parterre, on n’a pas une seconde le sentiment en cette belle soirée d’été d’assister à un spectacle de routine. Il y a même un frisson lorsqu’apparaît sur scène Olga Peretyatko pour ses débuts dans l’arène(4). Immédiatement, la soprano occupe le gigantesque espace et sa présence rayonne. La voix est très bien projetée, avec l’autorité et la fraîcheur dans le timbre qu’on lui connaît. Surtout, par quelques touches, Peretyatko parvient à marquer le rôle de son empreinte. La science belcantiste (quels trilles !), la beauté du timbre et le legato font merveille dans le «Caro nome». Le «Tutte le feste al tempio» est admirable et la mort de Gilda, avec une note tenue bien plus que ce que Verdi avait écrit, finit de signer le rôle. Une très belle prestation que l’on a envie d’entendre dans un théâtre fermé. Nucci prend la jeune soprano sous son aile : c’est vers elle qu’il dirige l’ovation finale et on le sent à l’écoute de sa collègue. Une forme de passage de témoin ?
 
Le duc n’est donc pas le héros de la soirée, c’est clair. Saimir Pirgu, habitué de la scène véronaise, est pourtant apparu en très bonne forme et les premières notes du «La Donna è mobile» sont accueillies par un brouhaha de contentement. Le squillo de son timbre convient bien à l’insolence du rôle, même si les aigus paraissent souvent lancés avec force, sans continuité avec les notes qui les ont précédés. Le reste de la distribution est de bon niveau, meilleur en tout cas que dans le récent Rigoletto aixois. Le Sparafucile d’Andrea Mastroni est sonore à souhait, comme Anna Malavasi en Maddalena.
Riccardo Frizza, à la tête des forces des arènes pour la première fois, a été salué à chacune de ses entrées par des fans déchaînés… et excessifs : les attaques imprécises («Caro nome» !) et les décalages se sont multipliés dans les deux premiers actes et les cuivres ont parfois donné le sentiment au public d’assister à quelque fanfare de Ferragosto… Il n’est du reste pas certain que tout cela soit rentré dans l’ordre pour les soirées suivantes, et notamment pour la soirée du 16 août au cours de laquelle Frizza devait à nouveau tenir la baguette, en remplacement d’un certain Placido Domingo.
Des duos Peretyatko-Nucci, on ne peut que souhaiter en entendre encore de très nombreux. Quand on tient un père aussi incarné et sa fille faite pour le rôle, on les programme le plus souvent possible !
1 Les références à l’histoire du festival de Verone sont tirées de l’ouvrage de Giovanni Villani, « Il potere dell’opera, 1913-2013, Cent’anni di lirica all’arena di Verona », Ed. Scripta, juin 2013
2 Selon Villani, Nucci a débuté à l’été 1977, dans le rôle de Mercutio, dans Romeo et Juliette, sous la direction de Michel Plasson, aux côtés de Veriano Luchetti et Jeanette Pilou.
3 Il s’agit, à Verone, d’une tradition bien ancrée : Ugo Savarese, en 1958, bisse le duo tous les soirs.
4 En alternance avec Peretyatko, une autre débutante à Verone : Sonya Yoncheva.
 
 

 

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